Rénover le bâtiment ou organiser l’usage ?

Cet article est le premier d’une série. Il fait suite à un Accompagnement en Design Énergétique que j’ai réalisé pour une association paroissiale en région Rhône-Alpes. La démarche utilisée, les constats, les pistes d’amélioration, tout cela m’a semblé représentatif du large panel de sujets pouvant être abordés par le prisme du Design Energétique. J’ai déjà évoqué cette variété dans un précédent article. Néanmoins, de nombreux lecteurs du blog m’ont demandé plus de détails quant à l’approche ou les aspects très concrets du travail d’accompagnement. Ces articles me semblent répondre à leur demande.

(Nous rouvrons à cette occasion quelques créneaux d’accompagnements. Si vous aussi, vous avez des églises !-))

Accompagnement énergétique – l’importance de la demande initiale

La demande initiale du gestionnaire de l’association était la suivante : « Notre association paroissiale gère 5 églises. Nous dépensons plus de 30 000 € de chauffage par an. Devons-nous rénover nos églises pour réduire ces charges aujourd’hui très lourdes ? Pouvez-vous réaliser un audit de ces églises ? ».

accompagnement - églisesMa réponse à ce genre de question est toujours… non. Je ne réalise pas d’audit de bâtiment, au sens habituel du terme. On entend par là une exploration minutieuse des caractéristiques de l’enveloppe et des sytèmes. Bien souvent, l’audit comporte des préconisations d’amélioration, et parfois des calculs de « gisements d’économie ».

Vous vous souvenez, bien sûr, du principal fondement du design énergétique : les consommations énergétiques sont une conséquence de la relation entre le bâtiment et l’usage. Selon ce principe, il est prématuré de conclure, dès le pronostic de surconsommation, que la première et plus importance chose à faire est un audit de bâtiment. Ce qu’il nous faut comprendre avant toute chose, c’est le dysfonctionnement de la relation. De cette observation découleront naturellement des conclusions quant aux mesures prioritaires, et leur sens dans le contexte envisagé.

En lançant immédiatement un audit, on serait dans la situation d’un conseiller conjugal qui, face à un couple en souffrance annoncerait tout de go « bien, madame, il vous faut entamer une psychanalyse ». Un couple ne se résume ni à monsieur, ni à madame, et l’engagement dans un processus long mérite des étapes préliminaires.

J’ai donc proposé à mon client une première visite des lieux. Quelque chose d’assez informel, ouvert et curieux. L’objectif est, justement, d’identifier les principaux enjeux. Serait-il pertinent de faire un audit détaillé. Un tel travail n’est possible qu’en n’ayant pas d’a priori ni sur la cause des problèmes, ni sur leur solution possible. Il s’agit d’une sorte de visite naïve, destinée à poser des questions ou à observer les éléments surprenants pour alimenter la discussion. Cela rejoint ce que j’ai déjà  pu dire sur le rôle d’un expert.

Et comme vous allez le voir, les surprises sont bien souvent au rendez-vous !

Accompagnement énergétique – une paroisse, ce n’est pas que des églises

Lors de cette visite de trois heures, nous avons certes visité les deux principales églises de la paroisse. Après tout, le client avait bien parlé de problème de « chauffage des églises ». Je vous en parlerai dans l’article suivant.

Mais ce que nous avons beaucoup, beaucoup visité, ce sont des locaux « associatifs ». Il n’étaient pas mentionnés dans la demande initiale, mais ces locaux représentaient pourtant une surface importante.

Je place dans cette catégorie  une série de locaux accueillant des activités communautaires. Il s’agit de foyers, de salles de réunion, de salles de catéchisme, etc. Ils sont souvent mis à disposition d’associations, ou bien utilisés pour les activités paroissiales.

Première remarque immédiate : de nombreux locaux visités étaient chauffés malgré leur inoccupation.

accompagnement - consigne

Une consigne à 15,8°, il fait 23°C, et les radiateurs fonctionnent à plein régime…

D’autres étaient occupés et surchauffés. Certains avec des commandes incohérentes, telle cette régulation calée à 15°C dans une salle à plus de 22°C, tous les émetteurs en action. On trouvait aussi beaucoup de robinets thermostatiques réglés de manière inhomogène ou surprenante.

De telles observations prennent la forme suivante dans un esprit de designer énergétique : de manière évidente, les systèmes énergétiques ne sont pas en cohérence avec l’usage. Des locaux vides chauffés, des locaux occupés surchauffés, des commandes en désordre : voila de nombreux indices d’une déconnexion entre les usagers et les sytèmes.

Accompagnement énergétique : mieux comprendre l’usage

Ces locaux « associatifs » présentent une caractéristique remarquable : ils sont utilisés de manière à la fois aléatoire et intermittente.

  • Intermittente, c’est-à-dire qu’ils sont occupés sur des périodes plutôt courtes, entrecoupées de non-usage.
  • Aléatoire, c’est-à-dire qu’il ne semble a priori pas possible de planifier leur utilisation sur une période longue, et donc de programmer des systèmes.

Nous sommes donc ici clairement dans le domaine de l’organisation des occupations. Bien sûr, les responsables de l’association discutaient pendant la visite. C’est pour cela que la première visite se fait toujours avec le client. Bien souvent, je n’ai pas besoin de parler, juste de m’intéresser aux détails, en me promenant. Je me suis amusé de noter qu’ils saisissaient eux-mêmes immédiatement les enjeux, disant par exemple « ah oui… il nous faut absolument prévoir une réunion pour mieux planifier nos activités ».

Les locaux visités présentent une autre caractéristique remarquable : les commandes de chauffage sont entièrement accessibles au public. N’importe qui peut toucher une régulation, ouvrir ou fermer un ou plusieurs robinets thermostatiques. C’est un euphémisme de dire que « n’importe qui » a forcément un niveau de compétence et de cohérence très variable dans l’action. De plus, alors qu’on pense souvent à ouvrir un robinet de radiateur quand on a froid, on pense rarement à le refermer en quittant une pièce.

Une telle visite s’apparente à une enquête. Le designer énergétique ré-invente en esprit l’usage à travers les indices collectés à l’instant t. Tiens, un robinet ouvert. Pourquoi ? Tiens, celui-ci est fermé… pourquoi ? Intérieurement, c’est une attitude quasiment schizophrénique. Une part de moi est l’usager innocent arrivant dans la pièce, découvrant l’ambiance et les commandes. Une autre part est l’expert avec son regard impitoyable et précis. La plus importante est probablement troisième part : celle qui observe les deux autres et se demande de quelle manière les faire communiquer de manière constructive.

Enfin, la géographie des locaux visités m’a interpellé. Les pièces utilisées semblaient éparpillées. Les espaces chauffés étaient rarement mitoyens, l’aménagement ou l’utilisation des locaux semblant se faire au hasard des envies ou de l’histoire du lieu.

Accompagnement énergétique – les pistes de travail

Bien sûr, les locaux visités n’étaient pas dans un parfait état sur le plan énergétique. Tout était un peu ancien, l’enveloppe comme les systèmes. Avec un regard de technicien, on pourrait penser facilement penser qu’une rénovation lourde s’impose.

C’est probablement le cas, mais plusieurs éléments invitent à se pencher avant tout sur les gisements très flagrants liés à l’usage.

D’abord parce que la bonne pratique, dont le tryptique négaWatt est l’une des expressions, dit que la sobriété énergétique passe avant l’efficacité. C’est d’autant plus vrai lorsque les potentiels d’économie liés à l’usage sont aussi flagrants.

Mais surtout parce que les temporalités sont différentes. Une rénovation lourde des locaux, c’est un investissement important en argent et en temps. À l’inverse, il est possible de commencer rapidement l’expérimentation sur l’usage. Autant de ressources économisées !

Et enfin… entamer une rénovation lourde sans avoir au préalable compris, circonscrit, dimensionné et organisé l’usage, c’est courir au devant d’une gabegie de ressources financières, humaines et écologiques. Pourquoi rénover des locaux qui n’auraient pas d’usage ? Comment choisir entre inertie lourde et inertie légère si on n’a pas compris l’alternance de l’utilisation des locaux ? Allons plus loin : le programme de rénovation sera probablement beaucoup plus clair une fois l’usage « mis au propre ». Travailler l’usage, c’est donc faire un prototype organisationnel de ce qui sera (peut-être) installé dans les locaux rénovés.

Pour ce type de locaux, donc, le travail sur l’usage est un préliminaire indispensable.

Agir sur l’usage… mais comment ?

Nous sommes ici en plein dans le domaine de la « maîtrise d’usage », discipline développée par exemple par l’excellent Ludovic Gicquel au sein de la structure collaborative Vie-to-B. Les deux pistes principales suggérées au client à l’issue de la visite de ces locaux relèvent de deux axes principaux :

  • rationaliser / connaître l’usage : regrouper les horaires, rapprocher les salles utilisées, réduire l’intermittence, etc. Cela relève du domaine de la planification des activités de la paroisse.
  • accompagner le bon usage des systèmes énergétiques : donner le pouvoir aux usagers d’agir de manière cohérente. Il ne s’agit pas ici de « cultiver » les gens ou de leur expliquer le sens de leurs actes. Il nous faut beaucoup plus simplement réduire la fréquence des actions malheureuses.

Eduquer l’usager ?

Ce deuxième point mérite une explication, tant nous sommes à l’inverse des notions habituelles « d’éducation des usagers ». Peut-être, après rénovation, les systèmes seront-ils plus adaptés à l’usage, moins accessibles à « n’importe qui », plus clairs, plus compréhensibles, plus sécurisés. Mais pour l’instant, ce n’est pas le cas.

Le problème que nous avons à résoudre pour l’instant est le suivant : comment améliorer la cohérence de l’utilisation de systèmes en place, sachant qu’ils sont inadaptés ?

accompagnement - radiateursL’une des clés est le pragmatisme, et c’est loin d’être simple. Elle demande une capacité plutôt rare dans nos métiers : celle de se projeter en l’autre, de s’imaginer soi-même en tant qu’usager ignorant du fonctionnement des systèmes.

Un exemple : nous avons par exemple trouvé une note indiquant « ne pas toucher aux réglages du chauffage ». Quel effet peut avoir une telle note ? Si j’ai trop froid ou trop chaud, je passerai probablement outre et modifierai la position du robinet. Puis je l’oublierai au moment de partir. La personne suivante, peut-être celle qui fera le ménage (1 semaine après ?), voyant la note, ne touchera à rien, même si elle trouve absurde de chauffer cette pièce vide… Bref : cette note ne me donne pas le pouvoir d’agir en fonction de ce que j’observe. Pire : elle incite probablement à la négligence et l’incohérence. En tant qu’usager, elle me retire mon pouvoir d’agir.

A titre d’exemple, elle pourrait être remplacée par une note placée à côté d’un thermomètre visible (à l’entrée ? à la sortie ? c’est à étudier…) indiquant:

  • si température > 21, robinet sur 2
  • si température <18, robinet sur 5
  • En sortant : robinet sur 1 ».

Ce serait un premier pas, une tentative pour permettre à l’usager d’évaluer la situation et d’agir en conséquence. De telles informations redonnent à l’usager du pouvoir d’agir de manière cohérente.

Cet exemple est très simple, caricatural, et surtout… ignore le fait que c’est aux usagers eux-mêmes de découvrir quelles indications leurs parlent le plus. Je ne serai donc jamais la meilleure personne pour rédiger cette fameuse note. Ce n’est pas pour rien que l’assistance à maîtrise d’usage est un vrai métier !

Accompagnement énergétique – conclusion préliminaire

L’expérience montre que ces pistes de travail peuvent amener de très importantes économies énergétiques (division par 2, 4, ou même 8 des consommations) sans effectuer de travaux. Cela ne veut pas dire qu’elles sont faciles ou même gratuites. Elle demandent du sérieux, de la réflexion, du temps et un esprit ouvert et collaboratif.

Rappelons-nous néanmoins que, dans ce cas particulier, nous avons affaire à une « collectivité » particulière. On peut s’attendre à ce que, dans une paroisse, l’esprit communautaire, le souci de sobriété, l’engagement bénévole (pour ne citer qu’eux) sont des atouts précieux.

Une remarque : la demande initiale parlait d’un audit technique sur le bâtiment. Or les premières pistes envisagées sur cette catégorie de locaux restent centrées sur l’organisation de l’usage. C’est l’une des possibilités. Nous verrons dans les articles suivants de quelle manière la même approche donne sur sur d’autres locaux des conclusions fort différentes.

pascal

Pascal est designer énergétique depuis plus de 15 ans, avec des expériences variées dans les domaines du bâtiment, des vêtements et équipements. Il est également musicien et écrivain, et habite en Savoie (France).

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    Illustrations originales de Camille Bissuel