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Olivier Sidler – une interview (partie 2)

Nous avions laissé Olivier Sidler alors que nous discutions de la nécessaire réorganisation des processus de rémunération et de répartition d’honoraires dans les marchés afin de faciliter le déploiement de projet à haute ambition énergétique. Voici donc la seconde partie de son interview, dans laquelle nous parlerons recrutement, transmission d’entreprise (et de son esprit) et négaWatt.

(Pour retrouver la première partie de l’interview, voici le lien)

Olivier Sidler et le recrutement

Pascal Lenormand : Puisque nous parlons formation et culture des acteurs de l’entreprise : tu as dit que tu avais formé beaucoup de gens à Enertech, et tu as effectivement embauché majoritairement des ingénieurs très jeunes, sans expérience la plupart du temps. Pour quelle raison ?

Olivier Sidler : Oui, il s’agissait de jeunes sortant juste de l’école. C’est la conséquence d’expériences malheureuses avec des « seniors ». L’un d’eux avait 50 ans et je l’avais embauché pour qu’il encadre les plus jeunes afin de m’aider. Ça a été une vraie catastrophe, car il n’avait pas la rigueur de conception de ceux qui étaient là depuis quelques années. Mais le problème de fond des seniors est qu’ils arrivent avec ce que je qualifie « de mauvaises habitudes », comme l’absence d’un questionnement permanent sur le bien-fondé des choix faits, le surdimensionnement généralisé de tous les équipements, les solutions « toutes prêtes » mais inadaptées, etc. La plupart ne sont pas capables de se remette en cause au niveau où on leur demande. Or l’avantage de n’embaucher que des gens très jeunes est qu’ils ne sont pas pré formatés, ils sont ouverts à tout, et si on les choisit bien, « ils en veulent ». Ce que je recherchais, c’était des gens motivés, voire militants, il faut bien le dire. Car nous avancions à contre courant, et pour cela il fallait une motivation en acier trempé. Mais nous savions pourquoi nous faisions cela, nous savions que c’était la seule manière d’obtenir des bâtiments réellement performants, même si on était alors les seuls à le penser. Tu n’imagines pas le nombre de railleries de tout genre que nous avons subies lors du premier chantier de bâtiment très performant que nous avons réalisé en 2004 (l’INEED à Valence TGV – Consommation globale tous usages mesurés de 82 kWhep/m²utile/an).

Olivier Sidler - ineed

Bâtiment de l’Ineed

Mais c’est aussi ce qui fait que pour la plupart des personnes qui ont travaillé à Enertech, le travail a un sens, ils savent pourquoi ils sont là et pourquoi ils font ce travail, et c’est pour cela qu’ils le font bien. Le mal qu’ils se donnent contribue modestement à lutter contre le changement climatique, à éviter la dilapidation des ressources planétaires, ce n’est pas rien. Le bâtiment est d’une manière générale un secteur dans lequel le sens du travail a pratiquement disparu. Tous ceux qui participent à l’acte de construire, quel que soit leur niveau d’intervention, sont soumis à des cadences de production qui ne sont guidées que par « le moindre coût ». Sur un chantier, c’est entre les cannettes de bière et les transistors « à fond » qu’on cherche le sens du travail. Pour rompre avec cela, sur chaque chantier on explique, avant de commencer les travaux, ce que l’opération a de particulier, en quoi elle va contribuer à lutter contre le réchauffement climatique, et finalement en quoi elle peut avoir du sens pour chacun des anonymes qui oeuvrent à sa construction. Et on a maintes fois observé que cela marchait…. L’exemple qui m’a toujours le plus frappé concerne le test d’étanchéité à l’air intermédiaire que l’on fait en cours de travaux. Quand on fait une réunion ordinaire de chantier on peine à ce qu’une entreprise sur deux soit présente. Et quand on fait ce test intermédiaire, toutes les entreprises sont là et il y a en moyenne deux personnes par entreprise ! Et chacun note ce qu’il peut améliorer.

Olivier sidler - porte soufflante

Test à la porte soufflante en rénovation de maison individuelle en présence de tous les artisans

Pascal Lenormand : Pourquoi avoir quitté la Région parisienne où tu étais avant pour venir t’implanter dans une région très belle, certes, mais pas très accessible (pas d’aéroport à proximité !), loin des centres urbains qui attirent d’habitude les jeunes ? Ce n’est pas neutre non plus, j’imagine, et cela a dû te poser des problèmes pour embaucher, non ?

Olivier Sidler : Plusieurs raisons m’ont poussé à quitter la ville. D’abord parce que j’ai un besoin quasi maladif de la nature profonde. C’est là que je me sens bien.

Olivier Sidler - montagne

Le jour de mes 70 ans…

Je fuis les villes parce qu’elles sont bruyantes, agressives, malodorantes, polluées, inutilement agitées. Et puis j’ai remarqué depuis longtemps qu’en France on crève d’être trop nombreux dans les villes, ou de n’être pas assez nombreux dans les campagnes. Et j’ai voulu mettre en application mon idée selon laquelle il serait préférable d’harmonier l’occupation du territoire plutôt que de chercher, comme on le fait aujourd’hui, à concentrer les gens dans les villes au motif que cela consommerait moins d’énergie globalement, ce qui est faux. Donc, je me suis mis à l’épreuve pour voir si effectivement la vie hors des villes était imaginable pour le citadin pur et dur que j’étais. La réponse est que je me demande pourquoi je ne l’ai pas fait plus tôt tellement la qualité globale de la vie est immensément meilleure ! Qu’on se le dise !

olivier sidler - félines

Les locaux d’Enertech à Félines sur Rimandoule

Au regard de l’embauche, être implanté à la campagne rebute évidemment un tas de gens qui ne posent donc pas leur candidature. Mais ceux qui candidatent viennent justement parce qu’on a fait ce choix. A deux exceptions amusantes près, qui se soldent toujours par un départ rapide du salarié qui ne se sent pas bien. L’un d’eux m’a dit un jour « tout ce vert me stresse », et un autre m’a annoncé à l’embauche que tous les WE il irait en ville, à Marseille. C’est son choix après tout. L’histoire la plus drôle est celle d’un polytechnicien candidat pour un stage. Je  lui  propose un sujet qui l’intéresse. Il me répond « mais vous êtes où ? » « Félines-sur-Rimandoule, dans la Drôme ». Silence, puis « Ah… c’est la campagne, non ? ». « Oui et alors? », « Et bien… Je n’ai jamais vécu qu’à Paris … Bon je réfléchis ».

Quinze jours plus tard, il me rappelle et me dit « J’ai réfléchis je vais venir, ça me fera une expérience ». Le stage terminé on l’a embauché, et 7 ans après il est toujours là. Bon, c’est un passionné d’alpinisme….

Donc oui, l’endroit peut être clivant. Beaucoup d’ingénieurs ne viendront pas mais beaucoup d’autres, au contraire, trouveront ça génial, c’est un lieu formidable. Et puis chez Enertech les gens restent longtemps, c’est un signe, non ? Certains sont là depuis 20 ans. Autre particularité de la campagne : de très nombreux collaborateurs d’Enertech ont rénové ou fait construire des logements à très basse consommation d’énergie. Ici, c’est plus facile, et beaucoup moins cher. Ca créé une vraie émulation. Ca donne cohérence à la démarche professionnelle. C’est très important d’être cohérent et de mettre ses « grandes idées » en application, ne pas se contenter d’expliquer aux autres ce qu’ils doivent faire !

Olivier Sidler et la transmission

Pascal Lenormand : Aujourd’hui tu as pris ta retraite, donc le gérant est maintenant Thierry Rieser. Ça ne doit pas être simple de transmettre une telle structure ?

Olivier Sidler : Oui, ça a été beaucoup plus compliqué que je ne l’avais imaginé. Je demandais depuis longtemps en interne et à tous les « anciens » si quelqu’un était motivé. En vain. Il faut dire que je ne donnais pas un bon exemple. Moi, je travaillais plus de 4000 heures par an. Ça faisait plus de 12 heures par jour, tous les jours. Je n’avais pas de weekend, exceptionnellement des vacances. Certains considéraient que c’était parce que je m’y prenais mal. Mais c’est parce que j’assurais toutes les tâches : chercher des contrats, former les ingénieurs, relire et corriger tous les rapports sans exception, produire moi-même des études, assurer toutes les formations en France, etc. Je peux comprendre qu’ils n’avaient pas envie de vivre ça.

Mais Thierry, arrivé en 2008, a manifesté très vite son intérêt pour les responsabilités. En 2010, j’avais alors 63 ans, je lui ai donc proposé de reprendre et il a accepté immédiatement. Certes, il était ingénieur de l’Ecole Centrale de Paris, mais il n’avait alors que 28 ans, et j’ai trouvé cela à la fois remarquable et courageux.

Nous avons alors travaillé 5 ans ensemble. Je l’associais aux problèmes et décisions à prendre quotidiennement afin qu’il s’immerge progressivement dans l’univers glauque du chef et de ses ennuis ! Enfin, en 2015, il a fallu que je décide du sort de mon entreprise. Décision difficile. Un major du bâtiment avait proposé de nous racheter il y a quelques années. Evidemment, c’était pour moi l’opportunité de devenir très riche, mais je leur avais répondu que ce qu’ils aimaient et appréciaient dans Enertech disparaîtrait dès lors qu’ils nous auraient rachetés ! Ce dont ils ont convenu. Je ne comptais donc pas vendre à un quidam pour ne pas perdre l’âme de l’entreprise. Alors, vendre aux salariés ? Une entreprise vaut le montant de son compte de réserves (la cagnotte accumulée au cours du temps) augmenté d’un montant dépendant des bénéfices annuels qu’elle génère, souvent estimé à une année de chiffre d’affaires. Impossible à supporter par les salariés. Mais même si on fait abstraction de la valeur productive de l’entreprise, il reste la question du compte de réserves. J’avais très prudemment mis une part des bénéfices « en réserve » chaque année afin de pallier toute crise économique et n’être jamais obligé de licencier faute de boulot. Le compte de réserves était crédité d’un million d’euros.  Mais c’était encore impossible de demander cela aux salariés. Et en réfléchissant, je me suis dit que dans le fond, même si la loi me rendait propriétaire de cet argent, il fallait considérer qu’il était la propriété de toute l’équipe. J’avais certes plus travaillé que mes collaborateurs, j’avais été à l’origine de la société, de son développement, mais s’ils n’avaient pas tous été là, il n’y aurait rien ou très peu sur ce compte de réserves. Et j’ai donc décidé sans aucun remord et sans difficulté de leur donner l’essentiel de ce compte (j’en ai conservé 20% ce qui est bien suffisant). Et cela permet à Enertech de pouvoir continuer à vivre, à expérimenter, à prendre des risques sans crainte, et pour longtemps encore. La boucle était bouclée, je pouvais partir. Mais la leçon de tout cela, c’est que la transmission d’une société personnelle nécessite beaucoup de temps et il faut s’y prendre très longtemps à l’avance….

En juin 2015, Enertech est devenu une SCOP, ce qui institutionnalisait son mode de fonctionnement antérieur (primes annuelles importantes notamment), rendait la revente impossible, et mettait en place un nouveau mode de gouvernance.

Olivier sidler - signature

La grande séance de signature du passage en SCOP

Thierry en est devenu le gérant, et moi je suis resté son conseiller extérieur pendant quelques mois. C’est une autre époque qui commence et elle commence très bien. Je suis très confiant. Il y a à Enertech des gens de grande valeur, tant humaine qu’intellectuelle.

Olivier Sidler et negaWatt

Pascal Lenormand : Tu es également très lié à l’association négaWatt dont tu es co-fondateur et aujourd’hui porte-parole. Au-delà du travail sur le secteur du bâtiment, il s’agit d’une réflexion très large sur l’énergie. Est-ce que je me trompe si je vois cela comme la projection à l’échelon politique et national de ton travail de terrain ?

Olivier Sidler : D’abord, pourquoi négaWatt ? Tant qu’on est un bureau d’études, on ne peut avoir qu’une action purement technique. En gros, elle ne dépasse pas le cadre des maîtres d’ouvrage et ce n’est pas avec ça qu’on va vraiment changer les choses. NegaWatt a commencé par une liste de discussion entre professionnels du secteur, créée par Thierry Salomon en 1999. Nous étions 24 sur cette liste. Ces discussions étaient intéressantes, mais d’impact limité. Un jour, j’ai dit ma frustration et ma conviction qu’on ne pouvait pas continuer à juste discuter entre nous Et que si on n’était pas content de ce qui se passait, il fallait que nous constituions une association ! Il y a eu des grands débats, certains étaient contre. Finalement, l’association a été créée le 8 septembre 2001 à Félines sur Rimandoule (entre nous on considère souvent, avec une bonne dose d’humour, que c’est l’événement mondial le plus important du mois de septembre 2001 !), et cela nous a permis d’amorcer l’approche politique. Au début, nous n’avions que très peu de poids. Mais malgré tout, notre discours paraissait cohérent et intelligent. Les choses se sont accélérées en 2003 avec la première version de notre scénario d’anticipation à 2050. Une excellente idée de Thierry Salomon. Nous étions les premiers à avoir une approche systémique et une vision globale, doublées d’une véritable ambition qui était de se rapprocher le plus possible des contraintes climatiques imposées en 2050.

Notre force était de n’avoir rien à vendre, et c’était une différence majeure avec les autres. Au fil des ans, le travail de l’association negaWatt a été absolument remarquable. Il y a eu plusieurs versions du scénario (la dernière datant de janvier 2017), qui en est la production la plus emblématique, mais il y a eu aussi un travail impressionnant sur le terrain où les meilleurs experts nationaux sur l’agriculture, l’industrie, le bâtiment, la production d’énergie renouvelable, l’énergie nucléaire, etc sont tous membres de la Compagnie des négaWatt. On nous qualifie de « disruptifs » parce que nos propositions constituent une vraie rupture par rapport aux tendances sans espoir dont on nous inonde.  Tout cela a contribué à obtenir une vraie reconnaissance. Il fut un temps, révolu aujourd’hui, où on nous a taxés d’anti-nucléaires parce que cette énergie avait disparu du paysage énergétique en 2050 dans notre scénario. Mais le pétrole aussi ! Notre logique est de placer la France en 2050 dans une situation de sécurité vis à vis de son approvisionnement énergétique et nous ne voulons que des énergies renouvelables. Ni le nucléaire ni le fioul ne sont renouvelables, et ils disparaissent donc, tout simplement parce qu’on n’en a plus besoin. Il n’y a pas d’idéologie à la base, mais au contraire une approche très rationnelle et une méthode de travail rigoureuse ne faisant aucune impasse, ni aucune concession.

Pascal Lenormand : Peux-tu nous dire où sont aujourd’hui les principaux enjeux sur le bâtiment, dans le cadre d’un tel exercice prospectif ?  Où est-ce que ça coince ?

Olivier Sidler : Dès avril 2003 j’ai proposé au titre de négaWatt un plan de rénovation de tous les logements en France. Cela nous a valu d’être reçu à sa demande par le conseiller énergie de la Présidence de la République qui a trouvé cela très intéressant et m’a proposé d’aller voir tous les autres ministères avec cette proposition. J’ai été chez le premier ministre, aux ministères de l’Industrie, des Finances, de l’Environnement, j’ai rencontré la présidente de la MIES, celle de l’ADEME, le conseil général des Ponts et Chaussées, etc. Mais, et c’est intéressant, le Ministère du Logement n’a jamais voulu me recevoir ! Et c’est ainsi depuis lors. Il ne m’a jamais reçu de ma vie ! Un conseiller ministériel m’avait prévenu «on demande souvent des propositions nouvelles à ce ministère mais il ne nous répond jamais ». On tient là une des raisons pour lesquelles le bâtiment « coince » en France. Pendant très longtemps il a été très réfractaire à l’idée de rénover, en tout cas les bâtiments d’avant 1948, poussant l’argumentaire jusqu’à dire que ces bâtiments n’étaient pas mauvais du tout et donc n’étaient pas prioritaires.

Tout monde a aujourd’hui compris que la construction neuve (qui est quant à elle au bon niveau d’exigence aujourd’hui) ne servait pas à « renouveler » le parc en 100 ans, ce qui est totalement faux (il faudrait 1000 ans au rythme actuel des constructions et surtout des démolitions), mais seulement à l’accroître, et qu’il fallait donc rénover pour agir efficacement contre le changement climatique. Mais la France refuse de considérer la réalité de la situation et se berce encore de la douce illusion que les Français vont comprendre et qu’ils vont spontanément faire ce qu’il faut pour que cela change. Mais pour rénover à terme 500 ou 700 000 logements par an comme l’indiquent le scénario négaWatt et la plupart des scénarios prospectifs, on ne peut pas compter sur l’incitation, tous les exemples au monde en attestent. Celle-ci permettra au mieux de rénover 1% du nombre de logements à rénover chaque année !!!

Personne ne le sait, mais il y a aujourd’hui en France, au total, moins de 1 000 logements rénovés au niveau BBC ! Alors qu’il faudrait d’ici 8 ans en rénover 470 000/an. La seule manière d’y arriver est de rendre la rénovation obligatoire. On me rétorque qu’on n’impose pas une loi à un peuple qui n’en veut pas. L’exemple de la ceinture de sécurité prouve exactement le contraire. J’ai tendance à penser qu’on est en guerre contre le climat, car il y a risque de mort, et même de disparition. Et quand on est en guerre on ne demande pas au peuple ce qu’il veut : on lui impose les mesures nécessaires, on réquisitionne, etc. Et bien il faut faire la même chose avec la question climatique. Sinon, le jour où les gens auront compris, il sera trop tard, beaucoup trop tard. Le préalable est donc une information massive et neutre sur le changement climatique qui permettra à chacun de comprendre pourquoi la rénovation va devenir obligatoire.

Aujourd’hui on lit encore couramment des analyses qui nous expliquent que rénover n’est pas rentable. Mais j’entendais déjà cela en 1980, et on va l’entendre jusqu’à ce qu’il soit trop tard ? En France les décisions sont prises de façon très centrale, à Paris, par des experts hors sol qui écoutent d’autres experts hors sol faisant fonctionner des outils de simulation sophistiqués mais avec des données approximatives déconnectées du terrain, des syndicats professionnels eux-mêmes parisiens,  et tout ce petit monde raconte la même histoire sans vraiment savoir de quoi la réalité est faite sur le terrain, dans la vraie vie. Et tout ce qu’on fait remonter, ou qu’on tente de faire remonter, est rejeté avec un certain mépris. Beaucoup des études et des analyses que je vois circuler me stupéfient par leur absence totale de réalisme, et même parfois leurs biais méthodologiques : comment se fait-il par exemple qu’on continue à parler d’un temps de retour brut pour des travaux de rénovation, comme on le ferait pour l’investissement dans une nouvelle machine, alors qu’il s’agit de l’amélioration d’un bien dont la valeur résiduelle est plus élevée après les travaux, ce dont absolument personne ne tient compte. Rénover ne fait prendre aucun risque financier. On a même vu récemment des évaluations immobilières chiffrant le coût du bâtiment rénové à une valeur supérieure à sa valeur initiale augmentée du montant des travaux ! Je pense que les errements français ont pour origine un manque profond de connaissance des réalités du terrain, une influence trop forte des organisations professionnelles totalement archaïques en la matière, un manque cruel d’expertise sérieuse, et un manque de courage de la classe politique pour prendre les décisions qui s’imposent (mais avec de tels conseillers, comment les blâmer ?). Et tout cela pendant que le dernier rapport de l’ONU nous indique qu’on va tellement lentement à changer les choses qu’on se dirige tout droit vers un réchauffement de 3 ou 4°C….

olivier sidler - olivier au vent

Alors aujourd’hui qu’est-ce qu’il faudrait faire pour avancer dans le bon sens et pour arriver à faire décoller le programme national de rénovation du parc ? A mon avis trois choses :

  • Premièrement, il faut créer un marché. Nous avons beau former des artisans, ils nous disent «  ça sert à rien, je n’ai pas de travail à la sortie, donc ça m’intéresse pas votre truc ». Et créer un marché implique de rendre la rénovation progressivement obligatoire. Ca tombe bien, car pour avoir un rythme de rénovation suffisant il faut aussi rendre obligatoire la rénovation. Cette obligation est donc une priorité absolue sans laquelle il ne se fera jamais rien de significatif. Je dis solennellement à tous ceux qui s’opposent aujourd’hui à cette obligation de rénovation pour des raisons très variées, qu’ils porteront demain une responsabilité très lourde dans l’échec de la stratégie de lutte contre le changement climatique.
  • Deuxièmement, il faut que les gens puissent payer. Pour qu’ils puissent payer, il faut mettre en place une ingénierie financière efficace, très simple à mobiliser et la plus neutre possible pour l’Etat. Cela ne constitue pas nécessairement un coût pour l’État, par exemple si les prêts consentis sont adossés sur le bien, la pierre, qui constitue une excellente garantie, même dans le cas de personnes âgées. Quand on rénove, la valeur résiduelle du bâtiment est plus élevée qu’avant travaux, on peut gagner de l’argent. On peut donc faire massivement des prêts, il n’y a de risque pour personne, ni pour la banque ni pour propriétaire.
  • Et troisièmement, il faut à tout prix former les artisans, sinon on n’y arrivera pas. Leur niveau, quoiqu’en disent leurs représentants, n’est en général pas suffisant. Les efforts doivent être faits à la fois sur les aspects techniques (c’est quand même la base !) mais aussi sur les prix qui sont dans bien des cas on ne peut plus farfelus et tombent du ciel sans justifications. Un prix ça se construit et ça doit pouvoir se justifier. Les marges de 100 % doivent disparaître.

Voilà, ça c’est le triptyque rénovation.

Pascal Lenormand : Pour terminer je reviens sur les jeunes. Je pense en particulier ici à tous les jeunes ingénieurs et aux gens qui travaillent aujourd’hui dans le secteur de l’énergie en se demandant : « J’aimerais contribuer, apporter ma pierre à l’édifice, mais comment faire ? Où  est-ce qu’il faut aller, qu’est-ce qu’il faut faire ? »

Olivier Sidler : Le premier conseil que l’on peut donner à un jeune, c’est d’abord d’avoir une formation de base très solide. J’attends de cette formation qu’elle ait donné, au-delà des règles et lois des sciences de l’ingénieur, un esprit d’analyse doublé d’un esprit très critique, d’une capacité permanente à se remettre en cause et d’une grande ouverture d’esprit, d’une grande rigueur intellectuelle et d’une curiosité de tous les instants. Ca ce sont les « outils » de base avec lesquels on passera partout. Il faut aussi apprendre l’utilisation des outils spécifiques, comme la simulation thermique dynamique par exemple.

Olivier Sidler - olivier précis

Je ne peux donner des conseils que pour le secteur du bâtiment. Les jeunes motivés sont les bienvenus à peu près à tous les niveaux du processus de construction. Chez les maîtres d’ouvrage d’abord (qui sont souvent bien démunis en ingénieur ce qui est incompréhensible pour moi parce qu’ils ne maîtrisent pas les proposions de la maîtrise d’œuvre), dans les bureaux d’études techniques, chez les architectes qui souhaitent avoir leur propre ingénieur, dans les bureaux de contrôle, dans les entreprises elles-mêmes. Bien sûr c’est chez les maîtres d’ouvrage et en conception qu’on peut avoir le plus d’influence.

Je ne suis pas certain qu’il y ait une école à recommander pour cela. Moi, je n’ai pas fait une école de bâtiment, j’ai une formation générale avec une dominante très forte sur l’énergétique. Le bâtiment, je l’ai appris en lisant et en travaillant beaucoup, etc. Il y a chez Enertech des gens qui n’avaient rien à voir avec le bâtiment. Mais ils ont la tête bien faite, et avec cela on va loin !

Après il faut trouver le bon bureau d’étude avec lequel on va s’entendre. Je ne peux donc pas donner de conseils. Je reconnais qu’ils ne sont pas très nombreux en France. Ce que je peux recommander c’est de multiplier les candidatures spontanées au moyen de lettres de motivation donnant envie de rencontrer leur auteur. J’ai eu de vrais coups de foudre avec certaines lettres et la majorité des salariés d’Enertech sont arrivés par des candidatures spontanées. Et puis…on n’est pas en concurrence avec une candidature spontanée ! Enfin, lorsqu’on a décroché l’entretien, il faut à nouveau donner très envie de vous avoir pour collaborateur. A chacun de faire valoir ses spécificités, ses atouts. Autre recommandation : c’est par un travail intense qu’on devient très compétent (il n’existe pas de raccourcis, il faut « voir du terrain »). Je ne pense pas que la mode actuelle du temps partiel soit une bonne solution si on veut que les choses bougent vite. Je suis désolé d’en décevoir beaucoup.

Pascal Lenormand : Avant que l’on rejoigne l’apéritif : tu es optimiste ?

Olivier Sidler : Je vais être très franc : non. Je suis inquiet de voir l’insouciance d’un certain nombre de responsables qui ne semblent pas réaliser le peu de temps qu’il nous reste pour résoudre notre problème, qui ne voient même pas ce qu’il faut faire concrètement, et qui sont conseillés par des gens qui ne voient pas non plus. Si je regarde par rapport à 1980, il y a eu quelques avancées dans le bâtiment, mais globalement (donc pas uniquement dans le bâtiment), c’est très insuffisant, et surtout, ce n’est pas assez rapide. Mais mon pessimisme vient aussi du constat que le scénario négaWatt règle le problème en 2050, mais pas après. Pourquoi ? Parce que personne n’a mis à son programme de maîtriser la démographie. Quand je suis né, il y a 70 ans, il y avait 2,3 milliards d’habitants sur Terre, contre plus de 7 aujourd’hui. Soit trois fois plus. Si on ne décide pas de manière volontariste de limiter ce flot de population, c’est très malhonnête de laisser penser que l’avenir est rose-gris. Il est noir d’encre et tous les enfants qui naissent aujourd’hui connaîtront une multiplication des guerres, des attentats, des flux migratoires incontrôlables, des catastrophes naturelles dues au changement climatique, etc. On se battra pour l’eau, les matières premières, l’énergie, l’alimentation, etc. La première mesure en France consisterait à arrêter les aides au troisième enfant ! La politique de la famille doit désormais s’inspirer du slogan « small is beautiful » !

La régulation de la démographie aurait un effet immédiat et spectaculaire sur les flux de matières premières, d’énergie, et ceci est très bien mis en évidence par l’outil de modélisation du scénario négaWatt.

Bon, on peut toujours rêver d’un choc. Mais il faudrait une sérieuse prise de conscience populaire. Il me semble qu’on en est encore bien loin, et le temps presse.

pascal

Pascal est designer énergétique depuis plus de 15 ans, avec des expériences variées dans les domaines du bâtiment, des vêtements et équipements. Il est également musicien et écrivain, et habite en Savoie (France).

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