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Olivier Sidler – une interview (partie 1)

Pour la première interview de ce blog, je ne pouvais pas interroger quelqu’un d’autre qu’Olivier Sidler. D’abord parce que si vous vous êtes posé la moindre question sur la performance énergétique des bâtiments ces 25 dernières années, il n’est pas possible que vous ayez raté son nom, ou celui de « son » bureau d’études,  Enertech. A titre plus personnel, une simple histoire résume pour moi l’homme qui se cache derrière le personnage, aussi connu pour ses coups de gueule. Il y a plusieurs années, lorsque je débutais tout juste dans l’énergétique du bâtiment, Olivier accepta de me rencontrer, malgré sa fatigue après une journée de formation. Il m’a écouté attentivement, nous partagions une choucroute à son hôtel. Finalement, il m’a dit « viens donc 15 jours chez moi, tu verras ce qu’est le boulot ». Il m’a accueilli, hébergé. Plus tard, je lui ai demandé pourquoi il avait fait ça, il m’a simplement dit : « Je ne sais pas, parce qu’il y a des gens qu’on sent bien. C’est normal de les aider ».

Laissons-le nous raconter l’histoire d’Enertech, de negaWatt, et nous rappeler que tout cela est arrivé à Félines-sur-Rimandoule, au fin fond de la Drôme. Et pour l’ambiance, imaginez un bord de mer Méditerranée vers Montpellier, juste avant l’heure de l’apéritif.

(L’interview sera publiée en deux parties. Il fallait bien nous arrêter, le vin blanc allait être tiède);

Olivier Sidler – les années de jeunesse

Pascal Lenormand : Alors Olivier, est-ce que tu peux commencer par nous dire brièvement qui tu es, pour nos sympathiques lecteurs qui éventuellement ne te connaîtraient pas (ce qui serait bien surprenant).

olivier sidler - jeune

Olivier Sidler – 24 ans

Olivier Sidler : A l’origine, je suis ingénieur énergéticien. En sortant de l’Ecole Polytechnique de Lausanne en 1970, je sais concevoir une centrale thermique et dimensionner sa chaîne de turbines.  Je sais aussi calculer et dessiner  n’importe quel aubage de turbine hydraulique. Mais le premier choc pétrolier en 1973 puis le second en 1979 vont changer totalement ma vision de l’énergie. Je me recycle en 1978 en faisant un DEA sur l’énergie solaire.

J’ai ensuite créé le bureau d’étude Enertech avec l’idée de faire de la maîtrise de l’énergie et de la performance énergétique. Et depuis 35 ans, c’est ce qu’on fait. Je suis aussi co-fondateur de l’association négaWatt (en 2001), et co-fondateur de l’institut négaWatt en 2009.

Pascal Lenormand : Tu es depuis peu à la retraite, après ce qu’on peut appeler une « grande carrière ». J’imagine que peut-être les 3/4 des gens qui s’intéressent à l’énergie dans les bâtiments t’ont un jour croisé ou sont passés dans tes formations. Quel regard portes-tu sur ton parcours ? En particulier, comment as-tu vu les choses évoluer sur ces questions au travers de ton parcours professionnel, d’un début peut-être plus militant à la reconnaissance que tu as aujourd’hui.

Olivier Sidler : C’est vrai qu’au départ, je suis très militant. Très attaché à la nature aussi, et le développement anarchique des années 70 m’inquiétait sérieusement. J’ai toujours été très préoccupé par la question énergétique (au début on parlait seulement de l’épuisement des ressources, puis on a parlé du réchauffement climatique), par ses conséquences sur l’homme (et non sur « la planète » qui, elle, nous survivra toujours !) . J’ai aussi toujours eu à quelques doutes sur l’avenir de l’énergie nucléaire, et j’ai toujours voulu m’investir dans des stratégies de maîtrise de l’énergie, plus fiables et moins risquées, pour arriver à ce qu’en 2050, effectivement, on soit au facteur 4.

Au début des années 80, on parlait surtout d’introduire l’énergie solaire dans le bâtiment. C’est l’époque du concours « 5000 maisons solaires » dont je suis d’ailleurs lauréat avec PLI Architecture. La France connaissait un déficit du commerce extérieur considérable à cause du pétrole. Cela nous a amené à initier une nouvelle façon de travailler avec les architectes lors de la conception. Mais cette période n’a duré que 5 ans. En 1986 le baril valait 10 $, plus personne ne s’intéressait à l’énergie. J’ai malgré tout continué à proposer des projets performants aux rares maîtres d’ouvrage que cela intéressait. C’est en fait la question du changement climatique au cours des années 90 qui a été le déclic durable vers des politiques de plus en plus exigeantes. Mais le monde du bâtiment est un univers assez inerte qui n’avance que très lentement. Il a toujours plutôt tenté de résister à cette révolution inexorable qu’à l’accompagner et à la devancer. Cela n’a pas rendu notre vie professionnelle très facile….

Dans notre travail de bureau d’études, l’idée a toujours été d’intervenir à plusieurs niveaux. On construisait des bâtiments, et on faisait donc de la maîtrise d’oeuvre, ce qui nous confrontait à la dure réalité du terrain. C’était parfait. Mais très vite, on a aussi assuré des missions d’Assistance à Maîtrise d’Ouvrage (AMO). Cela nous permettait de voir ce que les autres faisaient. Nous avions un rôle pas très conventionnel, mais souhaité par les maîtres d’ouvrages, de co-concepteurs. Nous essayions d’amener les équipes dans une démarche de conception performante, ce qui n’était pas toujours facile.

Olivier Sidler – le rôle de la mesure

Olivier Sidler : Enfin, très vite, on a fait des campagnes de mesure, ce qui a été une vraie révolution, et probablement le choix stratégique le plus important que j’aie fait dans ma carrière professionnelle (car on n’y connaissait rien du tout !). Elles ont complètement changé la vision qu’on avait de notre métier, puisqu’on a commencé à voir que les bâtiments qu’on avait nous-mêmes conçus ne marchaient pas comme on pensait qu’ils marchaient. Puis on a fait des campagnes dans des bâtiments conçus par des confrères, et on a constaté la même chose. C’est à dire que globalement, tout le monde concevait des bâtiments sans savoir très bien comment ils fonctionnaient, ni ce qu’il fallait faire pour qu’ils fonctionnent bien. C’est à partir de là qu’ont pu se constituer un savoir et un savoir-faire originaux qui ont fait la spécificité de notre approche et de notre bureau d’études. Nous apportions des éléments factuels d’amélioration, une meilleure connaissance du fonctionnement réel et des consommations de chaque usage. Et c’est cet ensemble de connaissances nouvelles qui a conduit à développer dès 2001 une activité très nourrie de formation afin de diffuser tous ces nouveaux savoirs.

Pascal Lenormand : Tu veux dire que les concepteurs imaginaient des tas de trucs, les mettaient en service et les laissaient vivre… sans que personne ne se soucie de ce qui s’y passait réellement ?

Olivier Sidler : C’est ça. Moi, j’essayais depuis longtemps de faire de bâtiments performants. Parfois, je croisais le comptable d’un collège qui me disait « bah alors, pour la consommation c’est champion! ». Bon… ça ne fait pas un chiffre très précis, « champion » ! Le proviseur d’un lycée très performant que j’avais construit m’a dit : « vous savez, j’ai dû demander une dérogation au rectorat parce que mon budget de chauffage leur paraissait trop faible».. C’était ce que j’avais de plus précis pour me renseigner sur la performance de mes bâtiments, c’est-à-dire rien. La systématisation de la mesure a commencé à nous introduire dans la réalité toute crue, à la fois celle des chaudières et de leur consommation, mais aussi de tout ce qui est autour, toutes les « autres » consommations.

Pascal Lenormand : A quel moment a eu lieu ce basculement ?

Olivier Sidler : Nous avons commencé en 1994 avec des campagnes pour l’ADEME et la Commission Européenne sur la consommation de tous les appareils électrodomestiques. Cela fait maintenant plus de 20 ans. Puis on s’est progressivement mis à tout mesurer dans les bâtiments, ce qui a complètement modifié notre vision de la conception, celle que nous pratiquions. Cela nous a permis d’atteindre des performances exceptionnelles, parce qu’on savait ce qu’il fallait réellement faire pour que ça marche.

Pascal Lenormand : En vrai cette fois ?

olivier sidler - local

LowCal, les nouveaux locaux d’Enertech

Olivier Sidler : Oui, en vrai, parce qu’on mesurait, et effectivement on atteignait de bons résultats. L’aboutissement de cette approche pragmatique, ce sont nos bureaux actuels livrés en 2016. Ils n’ont aucun chauffage et consomment 3,6 kWh d’électricité par m2 par an, pour tous les usages. Nous y avons mis tout ce que nous savons faire de mieux, et pour un prix inférieur de 25% au prix du marché !

Très vite, dès la fin des années 90, je me suis posé la question de savoir quoi faire de toute cette information extrêmement riche qui me donnait une plus-value phénoménale sur tout le monde. Je pouvais la garder pour moi, comme l’aurait fait n’importe quelle entreprise privée (on est en concurrence permanente….). Mais je me suis dit qu’à nous tout seuls, on n’arriverait certainement pas à faire changer les choses assez vite, ce qui conduirait à la catastrophe. L’idée est donc venue ainsi de tout mettre dans le domaine public. Il me semblait urgent de tout partager. On a créé un site internet, et tout le monde a eu accès à la même information que nous. Je sais, ce n’est pas ce qu’on enseigne dans les écoles de management, mais ce n’aura pas été la première fois que j’aurai fait le contraire de ce qu’elles enseignent…

Olivier Sidler et la formation professionnelle

olivier sidler - formation

À Chambéry, 278 personnes pour suivre la formation – © B. Runtz

Olivier Sidler : En parallèle, j’ai commencé dès 2001 à avoir des demandes de formations en provenance d’universités, d’écoles d’ingénieurs et surtout de filières professionnelles (maîtrise d’œuvre et maîtrise d’ouvrage). Ces formations ont eu un succès grandissant et on a rapidement fait exploser le cadre des 15 personnes par session. En mars 2008, à Rennes j’ai fait une première formation en amphithéâtre devant 120 personnes pendant trois jours, puis il y eut 600 inscrits ( !) à la session organisée par le Conseil Régional de Bourgogne la même année. Il nous a fallu organiser deux sessions de trois jours !

Devant le succès, j’ai voulu que les bénéfices dégagés par ces évènements aillent plutôt vers un organisme « frère ». C’est donc l’Institut négaWatt, qu’on a créé en 2009, qui a été chargé de l’organisation de ces formations. Fin 2016, donc en 16 ans, ce sont 10 000 personnes qui ont été formées dans des cycles de trois jours portant soit sur la conception des bâtiments à faible consommation, soit sur la rénovation performante.

J’ai toujours eu à l’esprit de ne pas garder le savoir pour nous. D’ailleurs, cela nous a posé récemment, avec la crise dans le bâtiment, des problèmes de concurrence. C’est logique puisque finalement, tous les autres ont la même info que nous. Mais je ne regrette rien. C’est effectivement ce qu’il fallait faire pour que ça change assez vite.

Pascal Lenormand : Nous avons parlé de ton passé militant. Mais cela aussi, c’est une forme militance, non ?

olivier sidler - a felines

Quand toute l’équipe d’Enertech fait la fête.

Olivier Sidler : D’éthique aussi et de militance bien sûr. Mais je n’ai jamais pensé que le travail ne servait qu’à gagner de l’argent, et si possible un maximum. Cet aspect ne m’a jamais intéressé. Je trouve au contraire qu’une entreprise est un formidable outil dès lors qu’on n’a pas pour seul but de maximiser ses profits, et donc qu’on est notamment libre de tout actionnariat prédateur. En plus de fournir un travail et un salaire à chacun, elle peut alors avoir un rôle social fort : en 35 ans je n’ai licencié qu’un seul collaborateur, parce qu’il m’avait lourdement trompé. Elle peut servir à aider chacun à trouver sa place dans la structure compte tenu de ses forces mais aussi de ses difficultés personnelles, elle peut permettre de travailler pour une cause qui « a du sens » comme ce fût le cas pour Enertech. Vu sous cet angle, entreprendre est un vrai bonheur de tous les instants, même si l’administration se charge un peu de le raboter au quotidien !

Olivier Sidler et Enertech

Pascal Lenormand : Tu dis « on » a fait des bâtiments,  « on » a fait de la mesure, ou « on » a tout donné. C’est une notion collective, mais dans l’histoire d’Enertech, tu as bien commencé tout seul ?

Olivier Sidler : J’ai évidemment commencé tout seul bien sûr, en créant d’abord le Cabinet Sidler en 1980. Puis quand on a été cinq dans la structure, je suis passé en SARL, et j’ai appelé ça Enertech. C’était en 1998 :  la même structure, les mêmes hommes. Mais entre temps (1995) j’avais quitté la région parisienne et m’étais installé dans la Drôme où j’avais enfin un vaste espace professionnel.

La particularité d’Enertech, c’est que les compétences dont j’avais besoin n’existaient pas sur le marché d’une part, et j’étais plus vieux que tout le monde d’autre part. Il y a, en gros, une génération d’écart entre mes ingénieurs et moi. Je les ai donc pratiquement tous formés : je passais du temps avec eux, sur les projets etc. Et petit à petit ils ont pris de l’autonomie. Ils sont devenus très bons, meilleurs que moi ! Donc c’est vrai, je les ai formés chacun individuellement, mais il n’y avait pas d’autre façon de faire. Et quand je dis « on » c’est bien « on ». C’est vraiment une équipe. Moi je me suis occupé d’un certain nombre de projets, mais absolument pas de tous. Et aujourd’hui, ça continue.  Je n’y suis plus, et ils sont capables de choses excellentes.

Olivier Sidler et l’évolution des pratiques

Pascal Lenormand : Si je mets en relation le fait que vous propagez une culture depuis plus de 20 ans, et que plus de 10 000 personnes sont passées dans tes formation, cela me donne l’impression que tout cela est devenu courant. Tu as dit toi-même : « une forme de concurrence qui est apparue ». Cela veut-il dire que ce qu’Enertech était seul à savoir faire en 2000, nombreux sont les BE a savoir le faire aujourd’hui ?

Olivier Sidler : Non, ce n’est malheureusement pas le cas. Il y a certes quelques bonnes équipes. Tu sais, on continue à faire des missions d’AMO, et on s’aperçoit bien qu’il en faut beaucoup plus pour que les gens aient un niveau suffisant, une vraie exigence. Oui, on a des concurrents, mais j’ai envie de dire, seulement en appel d’offre. Ils sont capables d’utiliser les bons mots et de faire rêver, mais derrière quand on voit les réalisations, le compte n’y est pas.  A mon avis il leur manque encore une vraie ambition et une vraie exigence de qualité. Il faut dire que le rapport aux architectes ne facilite pas la progression des bureaux d’études….

Aujourd’hui, personne n’est capable de faire ce qu’on vient de faire dans nos locaux, c’est-à-dire une consommation tous usages inférieure à 4 kWh/m2/an. On produit 10 fois ce qu’on consomme. Ça existe pas en France, pas en Europe, et peut-être pas au monde.

Pascal Lenormand : Et les gros manques aujourd’hui, pour généraliser, quels sont-ils ? Je suis frappé par la rigueur de ta démarche : on construit, on mesure, on critique et on améliore. Ce sont de telles démarches qui manquent, ou plutôt de la formation initiale ?

Olivier Sidler : Il manque encore beaucoup de rigueur, mais aussi de connaissances dans la démarche. Les « thermiciens » travaillent toujours majoritairement avec le seul calcul réglementaire pour boussole, ce qui est aberrant. Ils connaissent assez mal la physique du bâtiment. Et ils n’ont par ailleurs absolument aucune idée de la manière de maîtriser les consommations des usages électriques qui représentent souvent la plus grosse part de la consommation totale (en tertiaire notamment). Tant que le pont entre usages thermiques et usages électriques ne sera pas établi, on continuera à avoir de désagréables surprises…

Ce qu’il faut aussi, c’est un esprit critique, accepter de se remettre en cause quand on fait une campagne de mesure. C’est sûr qu’on se met à nu ! C’est-à-dire que devant le maître d’ouvrage, il faut pouvoir reconnaître que le résultat n’est peut-être pas ce qu’il attendait.

Et puis il faut faire évoluer ses pratiques. Cela, j’ai l’impression que ca ne marche pas très bien en France, où on a surtout envie de faire du suivi d’affaires, que ça aille vite et pas de passer du temps pour une réelle performance. Du coup, les gens vont pas au bout, ils savent souvent ce qu’il faudrait faire, mais ne le font pas ou pas bien. Je vois encore plein de rapports de Simulation Thermique Dynamique, qui ne sont ni faits, ni à faire, sans intelligence, sans matière grise. C’est dommage qu’en France, ça fonctionne comme ça.

Concernant les formations initiales, à ma connaissance aucune n’aborde le problème comme je viens de le poser. Je considère qu’il n’y pas vraiment de formation initiale au bon niveau  pour les bureaux d’études en France aujourd’hui. Les formations n’ont pas une approche assez globale, et probablement pas assez pratique non plus. On apprend surtout à calculer, à utiliser le calcul réglementaire, mais pas à concevoir intelligemment et pas à suivre un chantier. Et c’est cette approche globale de concepteur, d’homme orchestre rigoureux et au regard critique, qui manque le plus.

Je voudrais dire en passant que je ne comprends pas la position des Inspecteurs de l’Education Nationale. Il est impossible à notre profession de collaborer avec eux pour définir clairement les nouveaux besoins de la filière. Il n’a échappé à personne que les méthodes, les moyens et les techniques ont profondément changé en trente ans. C’est en se parlant, en s’écoutant et non pas en se murant dans des certitudes et des pouvoirs qu’on fera avancer les choses.

Quant à la formation initiale des architectes, elle ne comprend pratiquement plus de technique, elle est devenue dramatiquement faible en France. Ça c’est une vraie lacune et constitue un problème sérieux.

Pascal Lenormand : Sur les aspects énergétiques ?


Olivier Sidler :
 : les architectes ne connaissent malheureusement pas grand chose à l’énergétique qu’ils vivent majoritairement comme une gêne et une contrainte forte à leurs projets. La collaboration technique avec eux est donc souvent très délicate et au lieu d’être une co-conception constructive c’est malheureusement souvent un affrontement, la plupart du temps stérile. Alors qu’en Suisse, en Allemagne, c’est très différent.

Je me souviens avoir travaillé avec une Algérienne, sur le siège social de Bouygues (challenger).  Elle faisait de la simulation dynamique, et je lui demande ce qu’elle a comme formation pour se débrouiller aussi bien. Elle me répond qu’elle est architecte. Puis elle ajoute « Mais dans mon pays, en Algérie,  on est bien formé à la technique ! ».

Les Français sortant d’école d’archi sont très loin de ce niveau. Même si on ne leur demande pas de faire de la simulation dynamique, une préoccupation accrue à l’énergétique et au changement climatique serait essentielle pour qu’on puisse se comprendre et concevoir des bâtiments en phase avec les exigences du climat. Certains me rétorquent « qu’il n’y a pas que l’énergie à prendre en compte ! », ce à quoi je souscris volontiers tout en faisant remarquer que malgré tout, si on ne règle pas ce problème d’énergie et de climat très vite, il n’y aura plus rien à défendre demain car nous aurons disparu.

Pascal Lenormand : Et le processus d’élaboration du bâtiment (le système d’appel d’offre, de développement, de parfait achèvement etc.), penses-tu que ça permet quand même à une équipe qui a la volonté de le faire de se positionner ?

Olivier Sidler : Disons que c’est très difficile. C’est vrai qu’on est plus cher que les autres. Mais on ne fait absolument pas la même chose. Il y a un très bon architecte à Lyon avec qui on travaille depuis longtemps. Il m’a dit « Toi tu es le seul qui va sur les chantiers, tu es le seul qui fait le travail que tu fais.  Tu es plus cher, mais jamais je ne changerai ». Ceux qui ont travaillé avec nous et qui attachent de l’importance à la partie énergétique savent ce qu’on leur offre.

Pascal Lenormand : Tu parles des professionnels ou des maîtres d’ouvrage ?

Olivier Sidler : Plutôt de l’architecte, parce qu’il est mandataire, et qu’il décide de qui il met dans son équipe. On entend souvent des discours comme « Donc toi, t’es un thermicien trop cher, je ne te prends pas, je vais chercher machin. De toute façon il fait la même chose que toi et il est beaucoup moins cher ». Ce qui voudrait dire en clair qu’on est très riche ! Ça se saurait… En période de crise dans le bâtiment, ça nous a valu pas mal de déboires ces derniers temps. Ce n’est pas facile de vivre avec cette contrainte, en faisant beaucoup plus de choses que les autres. On me dit parfois « mais personne ne te demande de faire ça ! ». Je réponds « Si, moi ! Quand je fais un travail, je veux le faire bien et faire en sorte que le bâtiment ait les consommations que son maître d’ouvrage attend ! ».  « Ah bah c’est toi qui nous impose ta manière de travailler, ta pensée, nous on veut le minimum ». Et on en reste là. Au final, personne n’est intéressé par la performance énergétique réelle du bâtiment. Si c’est mauvais tout le monde s’en fiche, l’opération a été faite au meilleur prix, l’argent a été touché, et maintenant ce n’est plus le problème du maître d’oeuvre. Si le maître d’Ouvrage n’est pas très regardant, ça passe. En revanche certains ont le courage d’aller au procès, et c’est là que les démarches minimalistes finissent par coûter très cher.

Mais le problème est mal posé par les architectes car les montants d’honoraires ont augmenté avec la croissance des exigences énergétiques, mais les architectes continuent dans leur majorité à raisonner en pourcentage du montant total et demandent toujours la même part. Si bien que l’argent qui devrait aller aux études n’y va pas, d’où le positionnement de la plupart des bureaux d’études qui savent le combat perdu d’avance et qui décident de faire ce pour quoi ils sont payés. Il faudrait que les maîtres d’ouvrage remettent de l’ordre dans ces partages s’ils souhaitent que leurs opérations deviennent un peu plus performantes à l’avenir.

En fait, il n’y a pas assez d’ambition. En France, l’ambition n’est pas partagée. Parmi les maîtres d’ouvrages, certains sont motivés. Ceux-là savent choisir leurs équipes. Mais d’une manière générale, les maîtres d’oeuvres ne sont pas très motivés, que ce soient les bureaux d’études ou les architectes. Je ne vais pas dire qu’il n’y en a pas, mais il n’y en a pas beaucoup….

 

Fin de la première partie… Dans la suite de l’interview, nous parlerons formation, transmission, negaWatt –> C’est par ici !

pascal

Pascal est designer énergétique depuis plus de 15 ans, avec des expériences variées dans les domaines du bâtiment, des vêtements et équipements. Il est également musicien et écrivain, et habite en Savoie (France).

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