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26 juillet 2017

Quatre méthodes infaillibles pour rater son projet de construction

Je vais être franc avec vous. Quand j’ai commencé à travailler dans le bâtiment, c’était en partie pour me trouver un nouveau métier. Mais aussi parce que je me disais que je pourrai moi aussi construire de mes mains ma super maison écologique que j’aurais moi-même conçue. Je le ferai bien sûr selon les principes bioclimatiques et écologiques les plus évolués.

La réalité fut fort différente. Au fur et à mesure que les années passaient, j’ai vu 10 puis 50 puis 200 projets de maison auto-construites. Elles l’étaient par des gens en général passionnés voire obsédés par leur projet. Il aboutissaient presque tous un résultat médiocre voire catastrophique.

Je ne vous cite qu’un exemple : il y a quelques années, je visitais une école alternative située dans le sud de la France. Les parents très motivés s’étaient regroupés pendant un été entier pour construire un nouveau bâtiment éco-conçu. Ils l’ont réalisé avec une ossature bois isolée en paille et recouvert d’un enduis terre. Je visitais ce nouveau bâtiment, fierté de l’école, d’une surface d’envions 80 m2. Nous étions alors 5 dans cette salle.

L’institutrice qui nous faisait visiter vantait les mérites de ces murs « respirants » et de l’ensemble des techniques écologiques mises en œuvre. Elle nous montrait les enduis terre, l’isolation en paille, nous parlait du chantier coopératif, etc. Soudain, elle s’interrompt : « Snif snif, il y a une couche pleine dans cette pièce ! » Effectivement, une légère odeur de caca enfantin flottait dans la pièce. Nous n’étions que 5, ce fut assez facile d’en détecter l’origine. Le bébé qui jouait tranquillement à l’autre bout de la pièce avait effectivement rempli sa couche…

Je vous pose la question : comment se fait-il que dans un bâtiment écologique à l’air sain, on puisse en quelques instants détecter l’odeur de couche d’un bébé situé à de 10m. de distance ? Une seule réponse possible : l’air ne se renouvelle pas. Or, un air qui se renouvelle pas, c’est une ambiance malsaine. Nous n’étions que 5 dans cette pièce, je vous laisse imaginer le résultat avec 25 enfants.

Cet exemple est resté pour moi l’un des archétypes du bâtiment réalisé avec la meilleure volonté du monde. Un groupe d’auto-constructeurs enthousiastes aboutit à un résultat joli, mais de qualité médiocre. Il m’a semblé, à la longue que différents profils-types d’auto-constructeur ou d’auto-concepteur se dessinent. Des sortes d’archétypes de fonctionnement de gens souhaitant réaliser par eux-mêmes tout ou partie de leur projet. Après 15 ans d’expérience, je considère ces profils comme de bons indicateurs d’échec d’un projet. Je vous laisse les découvrir… en gardant le sourire !-)

Auto-construction – Archétype 1  : l’auto-concepteur auto-proclamé

Je range dans cette catégorie des gens (souvent des ingénieurs, des cadres techniques ou des professeurs) qui estiment disposer des capacités suffisantes à réaliser la conception énergétique d’un bâtiment. Bien souvent, ils achètent pour quelques centaines d’euro, un logiciel « professionnel » tels que PHPP, voire un logiciel de STD tel que Pléiades+Comfie. Ils passent alors des dizaines d’heures le soir ou les week-ends à découvrir ce nouveau jeu vidéo et à développer sur cet outil le modèle de leur maison de rêve. Beaucoup de temps et d’énergie aussi sur un forum comme Futura-Science.

Que se passe t-il ? Ce type d’auto-constructeur ou plus précisément d’auto-concepteur part du principe que, sur la base de sa culture scientifique, de ses compétence d’ingénieur ou de chercheur, il peut capitaliser, intégrer les différentes données du bioclimatisme, de l’énergétique du bâtiment, et ainsi obtenir un bâtiment « performant ». (Je vous invite au sujet de la performance à revisiter cet article). Notons que l’achat du logiciel est bien souvent précédé de l’achat et la lecture passionnée des livres (très intéressants par ailleurs !) de Jean-Pierre Oliva, aux Éditions Terre Vivante.

Quel est le problème? C’est qu’il y a une différence très importante entre « posséder une voiture de course » et « être pilote de course ». Dans le premier cas, il suffit d’acheter l’objet et de lire le manuel pour faire 3 tours de circuits sans accident. Dans le deuxième, il faut des années de pratique, d’entraînement et de recul sur sa pratique. Il faut aussi (souvent) savoir s’entourer.

De même, tout le monde peut obtenir un résultat de calcul disant que « le bâtiment va consommer 14,3kWh/m2/an » avec certaines hypothèses abstraites. De là à en déduire quelque chose d’utile dans la conception, il y a un pas, voire le Chemin de St Jacques en entier.

Car, que fait un expert qui manipule un logiciel ? La première chose qu’il fait, c’est de considérer qu’il a un outil à son service et non pas un oracle qui va prédire une performance. L’outil de calcul ne sert qu’a confirmer ou à infirmer des hypothèses de conception. Par ailleurs, comme je l’ai indiqué dans cet autre article traitant de la STD, l’expert ne réalise finalement qu’une dizaine ou une quinzaine de simulations dont il sait exactement ce qu’il attend comme résultat en fonction des cas qu’il entend valider. Ce n’est pas du tout ce que réalise notre ingénieur ou notre concepteur auto-proclamé. Bien souvent, il réalise un nombre incroyable de simulations dont les résultats donnent des informations à utilité fort relative. Je le sais parce que je l’ai fait pendant plusieurs années !

Au final, ces auto-concepteurs ne réalisent souvent que des simulations destinées à confirmer leurs propres croyances. En s’appuyant sur un calcul « rationnel », ces croyances se légitiment.

Bref, il ne viendrait à l’idée de personne d’imaginer qu’après quelques soirées passées sur la question, on deviendrait apte à concevoir un avion, un moteur, ou un sytème électronique extrêmement performant. Et bien d’une manière surprenante, la plupart des ingénieurs ou des enseignants en sciences techniques, s’estiment en revanche, compétents à concevoir un objet aussi complexe qu’un système usager-bâtiment moderne. Il n’est donc pas surprenant qu’à l’expérience, la plupart des bâtiments ainsi conçus s’avèrent d’une piètre performance et d’un confort souvent très problématique.

Auto-construction – Archétype 2 : l’auto-constructeur en kit

On a là une démarche très courante parmi les gens qui s’intéressent à la construction dite « alternative ». Il est en effet très simple de consulter des ouvrages (comme cet autre livre passionnant) ou des magasines traitant de la construction écologique (celui-ci est excellent : La Maison Écologique). On peut lister certaines caractéristiques fréquentes dans les bâtiments écologiques. Par exemple, ils sont par exemple réalisés en ossature bois, ou bien isolés avec de la paille. D’autres sont équipés d’un puit canadien, d’une ventilation double flux, d’un « mur capteur » ou d’un chauffage par poêle de masse.

De ces descriptions individuelles, on pourrait émettre l’hypothèse que la compilation de ces différentes caractéristiques, toutes mises ensemble, nous donnerait le top du bâtiment écologique. Et on trouve effectivement une multitude de bâtiments auto-conçus et/ou auto-construits qui disposent de l’ensemble de ces caractéristiques. Le cas typique est une ossature-bois-isolé-en-paille-avec-des-baies-vitrées- au-sud-poêle-de-masse-ventilation-double-flux. Avec un peu d’expérience, on est à peu près sûr (sans calcul) qu’il fonctionnera extrêmement mal et sera invivable une bonne partie de l’année.

C’est logique. Ce n’est pas parce qu’on aime le chocolat, les moules et le fromage que la raclette-aux-moules-chocolatées sera une réussite. De même, il est absurde de considérer que le fait d’additionner des caractéristiques individuelles dans un même bâtiment permet d’additionner les différentes qualités. A titre d’exemple, un bâtiment en ossature bois, isolé en paille est forcément à inertie légère. Ceci pose de très graves problèmes, lorsqu’on le dote d’importantes surfaces vitrées sensées maximiser les apports passifs et de surcroit si on l’équipe d’un poêle de masse ne permettant quasi aucune régulation à l’échelle de la journée.

Souvenons-nous : nous parlons d’un système, d’un holisme. La pensée « en kit » ne fonctionne pas ici, il nous faut une pensée systémique.

Auto-construction – Archétype 3 : l’amoureux d’une technique

On trouve des passionnés du puit canadien, l’obsédé de l’isolation paille (technique GREB… ou non) l’amoureux de la brique monomur et des toqués du mur capteur. J’en passe et des meilleur(e)s. Souvent, avec la meilleure volonté du monde, ces gens passent un temps important à se former sur des chantiers participatifs sur leur technique de prédiclection. Il acquièrent ainsi  la compétence nécessaire pour pouvoir appliquer la technique sur leur propre chantier. Ces démarches sont fort honorables.

Malheureusement, un bâtiment est un objet technique faisant appel a des dizaines de techniques. Et chacune de ces techniques possède au moins une « alternative ». Pour l’électricité ? il y aura l’électricité biocompatible. Pour la ventilation ? C’est sans fin, entre naturelle, traversante, simple ou double… Le recours approfondi à une technique, aussi séduisante soit-elle, ne peut résumer la performance finale. Ainsi, comme je l’ai montré en introduction, ce n’est certainement pas parce que l’on a réalisé un mur en  paille que l’on a réalisé un bâtiment sain. De la même manière, ce n’est pas parce qu’on a choisi un processeur d’une marque réputée, que l’on a obtenu un ordinateur performant. C’est de la cohérence des différents composants (et il sont multiples dans un bâtiment) que résulte la performance globale. Et non pas de l’intérêt particulier, même si on est très amoureux d’un unique composant. Et souvenons-nous que pour chacun de ces techniques, devenir un expert d’un niveau suffisant prend quelques années.

Auto-construction – Archétype 4 : le « bon bricoleur »

J’ai vécu cette situation maintes et maintes fois. Je discute avec un ami, un collègue ou une connaissance. Ou mon père. Je lui explique que depuis des années, je fais des recherches, je travaille quotidiennement sur la performance énergétique des bâtiments. Et soudain, la réponse survient : « ah oui, moi aussi, j’ai un oncle, il s’y connaît drôlement bien, il a retapé 3 maisons lui-meme, il vient d’ailleurs de refaire le carrelage de sa cuisine. »

Je sais alors que je me trouve confronté à un «  bon bricoleur ». Celui qui, tous les week-ends, va dans une grande surface de bricolage (une « GSB », comme on dit) pour mener lui-même un chantier ou une rénovation. Et bien, même si cela m’attriste, je me dois d’affirmer que l’immense majorité de ces chantiers réalisés par des « bon bricoleurs » sont des catastrophes.

Pourquoi ? Notons d’abord que bien souvent, il s’agit de chantier de rénovation. Or, on sait depuis maintenant une quinzaine d’années qu’une rénovation ne saurait être menée proprement sans approche globale. En l’absence d’une telle approche, on est à peu près assuré de réaliser des travaux d’une pérennité moyenne, d’une performance énergétique à peu près nulle et d’une performance économique pitoyable. C’est tout particulièrement vrai pour les aspects liés à l’humidité et à la ventilation. On compte par dizaine les bâtiments envahis de moisissure moins de 10 ans après une « rénovation » mal menée.

Or, la caractéristique du bon bricoleur est de raisonner élément par élément et non pas dans le cadre d’une approche globale. A priori donc, je considère aujourd’hui le « bon bricoleur » comme un danger pour le bâtiment sur lequel il intervient. Je pense néanmoins que le bon bricoleur peut être une ressource intelligemment utilisée dans le cadre d’une démarche efficace, concertée à l’avance, voire imaginer qu’un professionnel, tel que l’architecte ou le designer énergétique, peut lui fournir la vison globale qui lui fait en général défaut.

L’autre danger du bon bricoleur est son autorité dans le cercle où il agit. Les architectes ou bureaux d’études le savent bien. Quarante ans d’expérience ne pèsent rien face à l’expérience « de bon sens » du voisin-qui-a-rénové-l’appartement-de-son-neveu. Je dis que c’est un danger parce que souvent, l’intervention du « bon bricoleur » est un signe de discussion « en opposition », et non en coopération. J’aime, dans ces situations, me souvenir d’une étude de  la MIQCP : les phases de conception engagent la performance est les frais liés au bâtiment pour les 40 ans à venir. L’effet de levier est maximal. Bricoleurs, pesez l’effet long terme des affirmations avancées lors de ces phases !

Conclusion

Le point commun entre un chef de cuisine et un architecte

Ces quatre profils typiques ne sont, bien entendu, pas incompatibles. On rencontre (malheureusement) des ingénieurs auto-proclamés, amoureux d’une seule technique et bons bricoleurs. Cela ne présage pas grand chose de bon sur le projet.

Je voudrais conclure par une citation (de mémoire… j’ai perdu le livre !) d’un livre de cuisine de Marie-Nöel Rio. On y trouve un paragraphe intitulé « À quoi servent les restaurants ? » : « Si vous allez dans un restaurant et que vous commander un melon au jambon, vous êtes un sot. Un restaurant est fait pour expérimenter des cuissons complexes et des mélanges uniques que seule une équipe compétente menée par un chef expérimenté peut réaliser».

C’est exactement la même chose pour un bâtiment : le professionnel, comme l’architecte, le concepteur spécialisé, le designer énergétique, le maitre d’oeuvre, se caractérise par cette capacité à avoir une vue panoramique du projet dans lequel les questions de calcul, les questions de modes constructifs, fussent-ils alternatifs, les questions de techniques de réalisation (que peut réaliser le bon bricoleur ou un artisan) trouvent une place cohérente avec l’ensemble, toutes choses qui prennent des années à acquérir. Quel est le point commun de ces quatre profils d’auto-quelque chose ? J’en vois deux très importants.

Le premier est que, ne pouvant se fonder sur une expérience ou une vue panoramique, ils ne peuvent (et c’est bien normal, ils ont autre chose à faire) se concentrer que sur une portion du problème. Ils ne peuvent avoir la vison systémique du complexe bâtiment-usage dont nous savons bien qu’il s’agit là du réel problème à résoudre.

Le deuxième est nettement plus difficile à combattre. Auto-concevoir, c’est mettre une forte dose d’affectivité dans le projet. Et c’est courir le grand risque de voir les croyances empêcher l’objectivité, la tempérance voir l’honnêteté intellectuelle.

 

On n’est plus dans les années 50

Je comprends bien, pour l’avoir vécu moi-même, à quel point le mythe de l’auto-construction est satisfaisant. Depuis des siècles, chacun rêve de bâtir sa maison, de tailler sa grotte dans la falaise pour abriter sa famille des animaux sauvages ou des ennemis velus qui souhaiteraient la décimer. Mais les temps ont changé. Les bâtiments d’aujourd’hui sont beaucoup plus qu’une simple cahute élevée avec trois branchages et quelques pierres. Ils regroupent de nombreux paramètres techniques. Leur isolation importante les rend très intolérants aux écarts par rapport à l’usage prévus. Toute cette évolution récente, en particulier depuis ces 15 dernières années, rend très difficile l’approche empirique et de bon sens qui rendait autrefois possible une auto-construction de qualité.

Suis-je en train de vendre à toute force des prestations d’accompagnement ? Non. Ce que je recommande, c’est plutôt de savoir conserver de la modestie et de l’intelligence. Les ressources sont intelligemment utilisées lorsqu’on l’on se concentre sur ce que l’on sait faire, et lorsque l’on a recourt à quelqu’un qui va beaucoup plus vite et qui est beaucoup plus efficace sur les choses que l’on mettrait très longtemps à acquérir ou à maitriser à un niveau suffisant.

À vous qui me lisez et qui révez d’auto-construction : ne renoncez pas pour autant à vos envies de mettre la main la pâte. Mais je vous invite vraiment à considérer de manière objective et modérée vos ressources, les compétences nécessaires et le niveau de performance global qui doit être atteint sur un bâtiment récent. Ni plus ni moins, il s’agit de vous respecter VOUS et de respecter la noblesse de la tâche que vous envisagez. Soyez bien convaincu que je parle pas là uniquement de bâtiments extrêmement technologiques. Le problème est exactement le même si l’on souhaite concevoir une maison tout à fait rustique, isolée en matériaux écologiques et équipés avec une ventilation naturelle. Une ventilation naturelle ne fonctionne pas uniquement avec la croyance erronée que, en ouvrant les fenêtres, ça va aller. Au minimum, ayez l’objectivité de mesurer les taux de CO2 dans les locaux, et tirez-en les conséquences. Soyez LEAN, parce que vous lancez un prototype !

Pour finir

Je serais très heureux de recevoir des témoignages d’auto-construction réussie. Par réussie, j’entends des auto-constructions objectivement conformes aux objectifs visés et qui n’ont induits que de la joie chez les gens qui l’ont conçues. A titre personnel, j’ai été tellement ému de la quantité de projets ratés que j’ai quasiment cessé d’accompagner des auto-constructions. Trop dur, je suis un sensible.

Ainsi donc, si vous êtes un ingénieur autoproclamé, témoignez donc de vos calculs de conception efficace bien menés et ayant conduits à une conception bien réalisée. Vous êtes un bon bricoleur ? Merci de vos témoignages de rénovation subtile et pérenne. Vous êtes amoureux d’une technique de construction ? Merci de vos témoignages de vos conceptions globales menées grâce à votre amour de cette technique précise.

Merci de vos commentaires qui mettront en défaut tout le mal que j’ai pu dire de vos capacités d’auto-concepteur. Merci de me faire mentir !

pascal

Pascal est designer énergétique depuis plus de 15 ans, avec des expériences variées dans les domaines du bâtiment, des vêtements et équipements. Il est également musicien et écrivain, et habite en Savoie (France).

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