Pourquoi l’humanité est-elle avide d’énergie ?

Depuis la publication du livre Le design énergétique des Bâtiments, j’ai reçu de nombreux messages de lecteurs. J’en suis toujours très touché, et souvent aussi, questionné, voire remis en question, ce qui est très stimulant !

Voici ce que disait récemment l’un de ces retours : « J’ai le sentiment que vous tentez de poser la première pierre d’une nouvelle discipline de l’énergétique ».

Le même commentaire disait plus loin que, si le terme design énergétique semblait coller à la mise en pratique de cette « nouvelle discipline », il ne semblait pas le plus approprié pour décrire la discipline elle-même.

  • Le premier point me semble tout à fait juste. Ma démarche initiale était plutôt égoïste : j’accumulais échecs et frustrations, mes outils classiques ne marchaient pas. Il m’a bien fallu envisager autre chose. Ce qui s’appelle aujourd’hui le design énergétique relève plutôt du partage d’expériences et de la recherche en action. Ce que j’espère au fond, c’est justement montrer que je ne suis pas seul, ni probablement le premier, à chercher une autre voie dans ce domaine. Ce blog, s’il peut servir de point de rencontre à celles et ceux qui sont engagés dans cette voie, aura réussi au delà de mes espérances.
  • La deuxième partie du commentaire touche un point sensible. Je parle effectivement beaucoup sur le blog, dans les formations ou dans le livre des applications pratiques de cette « nouvelle discipline ». Mais notre ami lecteur a flairé quelque chose. Quelque chose à la fois fondamental et relativement discret, jusqu’à présent. 

Je ne vous en ai pas beaucoup parlé pour plusieurs raisons. D’abord parce que, encore plus que le reste, ces fondements de la « nouvelle discipline » sont encore en élaboration. Mais surtout parce qu’il vont toucher profondément nos croyances personnelles, humaines et donc subjectives. C’est facile de présenter une étude de cas objective, matérielle, technique. Cela traite du « comment faire ». Même si le design énergétique les aborde différemment, ces aspects pratiques restent finalement classiques et peu dérangeants. 

C’est une autre paire de manche d’aborder la question, pourtant fondamentale, du « pourquoi faire » ? Je pense que ce que notre ami lecteur a soupçonné, c’est que derrière le design énergétique se cache sa motivation profonde, ses racines conceptuelles. Elles se trouvent dans les deux questions que je pose toujours au début des formations : qu’est-ce que l’énergie ? À quoi sert-elle ?

Parce que tenter de répondre à ces questions donne du sens à toute la démarche, je voulais dans cet article lever un peu le voile sur ma réponse personnelle à ces questions.

Je vais le faire d’une manière probablement simpliste, imagée, insuffisante. Brève aussi, pour rester dans le cadre d’un article. Je vous demande, ami lecteur, amie lectrice, indulgence et bienveillance. Je ne cherche pas ici l’exactitude, mais plutôt… le sentiment. L’intuition, l’image du système global. Je n’ai pas pour prétention que cette image fonctionne pour tout le monde. Mais elle est aujourd’hui l’un de mes moteurs, l’axe autour duquel j’organise ma réflexion. Vous êtes ici mes hôtes, il me semble honnête de vous présenter les souterrains de la maison. 

Énergie et transformations au service de l’humanité

Je trouve l’histoire de l’univers extrêmement frustrante. Cette histoire, dès que je la convoque en moi, c’est la voix d’Hubert Reeves que j’entends. Parce que je l’écoutais, adolescent, parler lors des « Nuits des étoiles », et parce que je l’ai eu comme professeur, au siècle précédent. Il nous parlait de la « soupe originelle », du Big Bang, du mur de Planck. 

J’en ai retenu un résumé du genre « au début, il y avait un immense point d’interrogation, une soupe de particules, très chaude. Cela s’est organisé. Et cela finira dans une chose complètement uniforme et froide ». Entre les deux… l’histoire de l’univers, et accessoirement de l’humanité. Cela me semble logique, avec une histoire pareille, que nombreux soient les astronomes et physiciens à se poser la question du « pourquoi ». Un « pourquoi » auquel la science ne peut pas donner de réponse, parce que ce n’est pas son objet d’étude. De nombreux livres de dialogues entre mystiques et scientifiques en ont fait leur point de départ, alors que les deux faces du problèmes (le « comment » est le « pourquoi ») étaient restés mêlés jusqu’au temps des Lumières/ 

Ce qui abonde dans cette histoire de l’univers, ce sont les transformations. L’univers qui nous entoure est une sorte de chaudron dans lequel des choses, dont l’énergie, se transforment en d’autres. La transformation est l’une des principales caractéristiques de l’énergie. On pourrait même dire que du point de vue humain, l’énergie nous intéresse essentiellement par les services qu’elle nous rend, en se transformant. 

Services énergétiques : chaleur et travail, les deux piliers de nos civilisations

L’une des expressions du premier principe de la thermodynamique, dans le cas d’un système fermé s’écrit ainsi :

Illustration de Camille Bissuel – https://nylnook.art/fr/

Du travail et de la chaleur. Une forme ordonnée, et une forme désordonnée de transfert énergétique. Mais aussi les deux principales familles de services énergétiques auxquels nous avons recours.

Historiquement, dans les âges lointains, nous avons commencé par mobiliser des services de type « chaleur ». Le feu  nous a permis de survivre aux climats froids, de mieux digérer la viande. Il nous a aussi permis de fondre les minerais pour fabriquer des ustensiles et des armes. Les services de type travail, nous les obtenions surtout en ayant recours aux muscles. Les nôtres, et souvent ceux des animaux et des esclaves. Plus tard, nous avons mobilisé l’énergie mécanique de l’eau et du vent, pour déplacer des bateaux ou remonter de l’eau. 

C’est lors de la Révolution Industrielle que nous avons vraiment pu mobiliser des quantités très importantes d’énergie. Cela nous a permis de développer l’industrie (beaucoup de chaleur) et les transports (beaucoup de travail), jusqu’à aujourd’hui. Le développement du rail, puis de l’aviation a permis à un nombre toujours plus grand d’entre nous de se déplacer, d’élargir son territoire. Grâce au pétrole et au charbon, donc, nous sommes aujourd’hui en mesure de mobiliser des quantités phénoménales d’énergie, pour nous offrir travail et chaleur. Est-ce tout ? 

Services énergétiques : l’information, le niveau au dessus. 

Yuval Noah Harrari mentionne, dans Sapiens, que l’énergie nous sert aussi, massivement, à transporter et fabriquer de l’information. Les exemples très concrets abondent. L’ordinateur qui me sert à écrire cet article pourrait n’être qu’un simple radiateur électrique, car il transforme surtout de l’électricité en chaleur. Mais il s’en différencie, parce qu’il traite et transfère de l’information. C’est aussi le cas du réseau internet, dont le seul rôle est le transfert d’information. De même la télévision, le téléphone… C’est un poncif de dire que notre époque est saturée d’informations. Et je suis chaque fois intrigué de re-découvrir que la théorie de l’information amorcée par Shannon utilise des termes similaires à ceux de l’énergétique, comme l’entropie. 

L’information, comme l’énergie, peut être comptée, objectivement, par exemple en Bits. Historiquement donc, on pourrait presque dire que l’humanité est passée de l’ère de la chaleur à l’ère du déplacement (du travail), puis de l’ère du déplacement  à celle de l’information. Est-ce tout ? 

Services énergétiques : la matière, le niveau en dessous

Non, ce n’est pas tout. Ce que raconte Hubert Reeves dans son histoire de soupe primordiale, c’est que l’énergie est d’abord devenue matière. Si on avait pu l’oublier un peu au fil de l’histoire, la célèbre équivalence  E=mc2 évoquée par Poincaré dès 1903 et généralisée par Einstein en 1905 nous le rappelle.

Jusque là, les transformations de la matière utilisées par l’homme pour libérer de l’énergie étaient d’ordre chimique, et n’impliquaient que les structures électroniques. Par l’affirmation E=mc2, c’est l’énergie de la matière elle-même, l’énergie nucléaire, qui devient manipulable. Et l’histoire a montré que le recours à cette forme très « bas niveau » d’énergie n’était pas simple…

Pour notre propos du jour, contentons-nous de noter qu’il y a donc, dans notre histoire énergétique, un point de départ en amont de la l’ère de la chaleur : la matière. Avant toute chose, il a fallu que notre monde se matérialise, et on peut considérer que c’est le premier service que nous a rendu l’énergie. 

Approche énergétique de l’évolution de l’humanité

Du service énergétique à l’expérience

Au vu de ce que je viens de raconter, je pourrais ramasser toute notre histoire énergétique en quatre grandes périodes, avec à chaque fois un marqueur indiquant le passage à un service énergétique dominant de niveau supérieur :

  • L’ère de la matière : se termine avec l’invention du feu;
  • L’ère de la chaleur : se termine à la Révolution Industrielle;
  • L’ère du travail et du déplacement : se termine avec le déploiement d’internet;
  • L’ère de l’information : toujours en cours…

Le passage d’une période à la suivante est déclenchée par la découverte de moyens de produire plus massivement une forme de service énergétique. Par ailleurs, on peut noter que chacun des services principaux décris jusqu’à maintenant est mesurable, objectivable. Ainsi, on peut compter la chaleur, le travail, l’information, comme on peut peser la matière. Mais rien, dans une telle approche, ne donne le sens de cette évolution. Rien n’explique non plus cette sensation d’accélération, ou la direction de cette évolution. 

Quel est le sens de tout cela ? En quoi, l’ère du déplacement est-elle un « progrès » sur l’ère de la chaleur ? 

Je l’ai dit à plusieurs reprises (par exemple dans cet article sur le crossfit) : nous utilisons l’énergie pour augmenter notre action sur le monde. Elle nous permet d’élargir notre périmètre. On pourrait dire aussi qu’elle nous permet de vivre des expériences plus étendues. Nous avons depuis toujours un appétit d’expériences. C’est ainsi que nous nous construisons, depuis notre naissance. C’est par l’expérience du monde que le bébé apprend, s’intègre à la communauté humaine. Et le nombre de nos expériences augmente à mesure que l’on vit plus vieux, en meilleure santé, que l’on voyage plus, qu’on découvre de nouvelles informations. 

Toute l’énergie que nous mobilisons, sous toutes ses formes mesurables et objectivables, nous apporte des expériences. Pourquoi ? C’est là qu’il nous faut passer de l’autre côté du miroir.

 

De l’expérience à la conscience

Car il est possible de vivre de nombreuses expériences en vain. On peut faire de multiples voyages, et n’en rien retirer. On peut gravir de milliers de sommets, pour rien. « Le seul véritable voyage n’est pas d’aller vers d’autres paysages, mais d’avoir d’autres yeux » disait Proust.

C’est la conscience qui donne le sens. Elle est l’aboutissement logique de notre recours à l’énergie. De la matière à l’information, je peux tracer une sorte d’évolution des services énergétiques. Mais cette évolution, à l’extérieur de l’être humain, ne trouve son sens que lorsqu’elle aboutit à un phénomène intérieur et intime : l’évolution de la conscience. 

Je pourrais certes parler ici du point de vue général, en mode « prise de conscience de l’humanité », rejoignant ici de nombreuses traditions spirituelles, affirmant que l’Humanité aura atteint son but quand les consciences se seront élevées. Libre à chacun d’y souscrire ou pas.

Dans nos réflexions énergétique, je suis aujourd’hui plus sensible aux aspects individuels de cette hypothèse. J’ai écrit dans Le design énergétique des bâtiments une proposition de formule pour la performance, et j’y ai ajouté une réflexion sur le numérateur, y introduisant le libre arbitre. 

Illustration de Camille Bissuel – https://nylnook.art/fr/

C’est là qu’on peut aller un cran plus loin. En un sens, on peut définir l’intérêt et l’efficacité pour l’humanité d’un service énergétique par de la transformation de conscience qu’il permet. 

Sortir de la science énergétique

Le fait d’introduire le changement de conscience constitue un réel pas de côté dans la réflexion énergétique. Les plus important (le plus difficile ?) est que cela en place la finalité hors de la démarche scientifique. Mais au final, je pense que c’est le cas de bien des sujets scientifiques, sinon tous. 

Cela permet aussi de vivifier un sujet comme la sobriété énergétique. Traditionnellement, selon négaWatt par exemple, on en parle comme le travail autour du juste besoin. C’est une notion fort délicate, passionnante aussi, où l’on est souvent pris en tenaille entre les enjeux personnels et les contraintes de la communauté. D’autant que la notion de « juste besoin » laisse en suspens la question du « pourquoi ». Poser que l’évolution de la conscience est l’objectif des services énergétiques, c’est donner un sens à la sobriété en dehors de la notion floue de « besoin ». Il s’agit de la démarche qui permet d’optimiser le ratio entre changement de conscience et demande en service énergétique. Et non ! le changement de conscience n’est pas mesurable. Raison pour laquelle la sobriété énergétique reste difficilement accessible aux démarches rationnelles, newtoniennes.

Cette position présente l’avantage collatéral de redonner une place aux démarches artistiques. Sans l’intervention de la conscience et de l’émotion, impossible de justifier une dépense énergétique pour un spectacle. Impossible de justifier le beau. La question du beau ne peut, en réalité, pas se traiter dans le cadre d’une démarche négaWatt.  Sans affirmer que l’essentiel est dans le fait d’être touché et de devenir un « meilleur humain », le risque est grand d’imaginer une triste austérité à la place de la sobriété joyeuse.

Quelles conséquences ?

Je n’ai pas vraiment de conclusion formelle à cet article. Comme je l’ai annoncé en introduction, je ne peux que faire le constat que cette lecture personnelle des phénomènes énergétiques aboutit, dans mon cas particulier, à des applications concrètes qui me semblent plus cohérentes. Libre à chacun de voir ce que cela peut lui évoquer. Hormis mon petit chemin individuel, je vois aujourd’hui deux conséquences possibles à cette vision :

  • Puisque le centre de la réflexion est la relation entre service énergétique et changement de conscience, il n’est pas possible de proposer une formation au design énergétique, bien qu’on puisse former à certaines de ces applications. Il n’existe rien d’autre que les outils habituels de l’énergétique. Il n’est pas possible d’apprendre le design énergétique (tant qu’il s’appelle ainsi) au sens classique du terme. En revanche, il est possible de proposer des expériences pouvant aider ceux qui le souhaite à devenir des designers énergétiques. Des temps et des situations qui permettent de vivre ces relations entre phénomènes énergétiques et conscience intime. C’est peut-être quelque chose que nous proposerons prochainement. Peut-être un parcours long. Cela vous intéresse d’y réfléchir ? Merci de m’écrire !
  • On entend bien souvent la question « Comment faire prendre conscience aux gens que la transition énergétique est importante ? ». Dans le cadre que je viens de poser, cette question se retrouve inversée. Elle serait : « Comment une transition peut-elle faire en sorte que la conscience est importante ? ». J’ai depuis longtemps eu l’intuition que « faire changer l’autre » était un objectif non seulement irréalisable, utopique, mais en plus inadapté. On ne peut pas « faire changer ». Mais on peut offrir les services énergétiques (chaleur, travail, information) qui contribuer à ce changement de conscience.

En amont des applications pratiques de l’énergétique, on trouve les théories et techniques. Apprendre à manipuler les bons outils, à identifier les phénomènes ou les techniques appropriées. C’est, et cela restera, indispensable. Mais théorie et outils ne donneront jamais le sens de nos pratiques. Cela reste hors-champ. C’est pour cela que, parfois, de tels articles me semblent nécessaires. Ne serait-ce que pour recueillir vos avis et critiques sur ce qui, au fond, donne du sens à notre travail d’énergéticiens, de concepteurs ou d’organisateurs. Au delà de tout cela, de ce que nous faisons, nous agissons, à notre niveau, en tant qu’être humains au service d’autres êtres humains. Se demander ce qu’est réellement ce « au service » nous permet d’éviter bien des égarements.

pascal

Pascal est designer énergétique depuis plus de 15 ans, avec des expériences variées dans les domaines du bâtiment, des vêtements et équipements. Il est également musicien et écrivain, et habite en Savoie (France).

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    Préface de l'architecte Dominique Gauzin-Müller
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    Postface de l'énergéticien Olivier Sidler
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    Illustrations originales de Camille Bissuel