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Fraîcheur sans clim et sans travaux

J’écris cet article au début du mois de juillet 2020. Après plusieurs semaines de confinement, l’actualité liée au virus COVID-19 semble laisser la place à un autre sujet qui tend à devenir un marronnier : la possible canicule.

Le sujet n’est pas nouveau : si vous fréquentez ce blog (par exemple ici ou ) ou nos Masterclass, vous savez qu’il s’agit d’un serpent de mer.

Pourtant, les épisodes caniculaires de 2019 ont laissé des traces. L’an dernier, en juin, il a fait très chaud, et les enfants étaient encore dans les écoles. Parmi eux, des enfants d’élus municipaux. Lien de cause à effet ? On voit fleurir les « appels à projets » visant à mieux adapter nos bâtiments aux canicules. 

Si ce n’était pas dramatique, on pourrait s’amuser de relire la citation du ministre de l’éducation, Michel Blanquer, affirmant sur France Info TV le 25/06/2019 que « la plupart des écoles sont dans un bon état thermique ». La réalité de terrain semble le démentir…

Des canicules, il y en aura. Et il est effectivement sage de se demander pourquoi elles se révèlent aussi dangereuses dans nos bâtiments, en particulier dans nos bâtiments récents. Rappelons que depuis la RT2000, l’indicateur Tic devrait garantir la robustesse à la surchauffe de tout bâtiment neuf. 

On peut bien sûr s’interroger sur la manière de bien concevoir ou bien rénover pour les conditions chaudes. Quand on prend le problème dans le bon sens et sereinement, ce n’est pas si difficile d’éviter les erreurs grossières.

Pour la plupart des gens, pourtant, le problème se pose différemment : quand la canicule survient, il faut survivre sans faire de travaux. La raison majeure pour laquelle les climatiseurs se vendent si bien à partir du printemps, c’est qu’ils représentent une solution quasiment sans travaux. Et ils présentent un avantage certain : tant que vous pouvez payer (le matériel, l’énergie, etc.), ils vous permettent de ne rien changer à votre vie…

Mais il y a une autre voie : celle du « sans clim ET sans travaux ». Chez Incub’, nous appelons cette stratégie « tirer le meilleur parti ». En voici le principe, avant quelques exemples de mises en oeuvre.

La stratégie du « meilleur parti »

Fabrice Eulry est un merveilleux pianiste de Boogie-Woogie. Dans le livret de son incroyable disque en solo « En concerts… », il écrit ceci :

« Jusqu’à un certain point, comparer un piano à un véhicule n’est pas sot. Il m’arrive de jouer sur des Rolls-Royce, mais l’instrument sur lequel j’ai improvisé le « Blues en ré désaccordé » serait plutôt une Trabant de première génération et de quatrième main, du moins pour les aigus, parce qu’en ce qui concerne les graves, il s’agit sans conteste d’un char de la première guerre mondiale ! (…) Les bastringues et les vieux clous ont leur identité, leur caractère unique, leurs trésors cachés qu’un pianiste qui s’adaptera à eux et qui réussira à les faire sonner parviendra à révéler comme par magie. Il y faut une certaine dose de philosophie et du métier, du courage, de la stratégie. Si un pianiste ne daigne conduire que les Rolls, et apprend la musique dans la naphtaline, il a peu de chance de triompher dans cette épreuve et il préfèrera donc mépriser ces instruments… et ceux qui s’y salissent les mains ».

Il en va de même des bâtiments (et des gens). Ils sont… comme ils sont. On peut certes envisager de les faire changer. Mais on peut aussi, et ce n’est pas contradictoire, s’adapter au mieux à « leur identité, leur caractère unique ». 

Avec de la « philosophie et du métier, du courage, de la stratégie », on parvient bien souvent à améliorer nettement la situation. Souvent suffisamment pour retourner dans la zone de « vivable sans climatisation ».

La triple hiérarchie qui structure le Design Énergétique implique de privilégier d’abord les solutions comportementales aux solutions techniques. Le gisement est souvent important. 

En voici quelques exemples basés sur des expériences en locaux de bureaux anciens. La logique est simple : parmi les quelques dizaines de « curseurs » qui déterminent si un local entre en surchauffe ou non, on se focalise sur ceux qui sont manipulables sans toucher au bâtiment en profondeur.

Curseur n°1 : Apports solaires par les baies

En première approche, une baie éclairée est un radiateur de 500 W en fonctionnement. Un radiateur fou qui s’allume dès que le soleil tombe dessus.

Priorité absolue, donc : empêcher le soleil de frapper la baie. Un bon indice que vous y parvenez : il n’y a pas de « tâche de soleil » à l’intérieur. 

Tous les moyens sont bons : volets et stores, bien sûr… Mais toute autre stratégie est valable, y compris une bâche que vous installez provisoirement. Partez du principe que vous êtes comme un animal dans une voiture : ca va chauffer très vite, très fort, et c’est dangereux.

Merci au site conseil-veto.com pour l’illustration

Tout cela n’a pas besoin d’être définitif : l’objectif est de gérer une crise.

Soyez radical.e : les filtres à coller sont insuffisants, on parle ici de très grosses quantités de chaleur… trouvez un masque solaire efficace. Et bloquez tout. 

Curseur n°2 : Déshabillez-vous

La surchauffe ne se définit pas par une température, mais par la difficulté du corps à déstocker sa chaleur. Donc… permettez au corps de se refroidir. 

Au travail, en particulier, allégez autant que possible : dehors les cravates, vestes et chemises manches longues. Autorisez les bermudas, shorts, jupes. 

Mesdames, envisagez le Free The Boobies.

Aux responsables et managers : vous pensez que tout cela fait « relâché » ? Alors souvenez-vous que des bureaux sont faits pour produire. Et que la productivité chute rapidement quand la température grimpe. Les gens s’absentent, s’énervent, se déconcentrent…

Curseur n°3 : Coupez les machines

Tout appareil en fonctionnement est un radiateur. Et pas qu’un peu…

Cette courbe illustre le décalage de température dans des bureaux lorsqu’on y utilise des appareils pour 10 W/m2. (Courbe rose avec les appareils, courbe verte… sans)

Cela correspond, pour un bureau de 10 m2, à un poste classique avec une machine portable et 2 écrans à basse consommation. Pas vraiment un délire informatique… On prend rapidement 2 à 4°C, toutes choses égales par ailleurs. 

Evidemment, pour peu que vous ayez des machines plus importantes, un photocopieur, une bouilloire… ça va très vite !

Donc… coupez tout, aussi souvent que possible. Limitez le « temps informatique ». Travaillez votre organisation et vos méthodes de productivité : on fait des choses incroyables avec un cerveau, du papier et un stylo !

Au passage… cela vous permettra de vérifier votre addiction… Une étude du bureau d’études Enertech a mesuré dans 50 bâtiments de bureaux le taux d’utilisation réel des ordinateurs, c’est à dire la rapport entre le temps de fonctionnement et le temps où, effectivement, « quelqu’un fait quelque chose ». Résultats : moins de 20%. 80% du temps, c’est juste du chauffage non productif…

Soyez obsédés : débranchez tout, assurez-vous que rien ne fonctionne la nuit, sauf ce qui est réellement indispensable. Même les serveurs… voyez votre informaticien ! Quand il veut, il peut…

Curseur n°4 : Rafraîchissez les gens, pas le bâtiment

La surchauffe ne se définit pas par une température, mais par une sensation insatisfaisante pour les personnes dans le local. D’ailleurs, des milliards de personnes vivent quotidiennement et sans gêne particulière à plus de 27°C, la température classiquement considérée comme « excessive » dans nos bâtiments.

Cela signifie que les actions seront d’autant plus efficaces qu’elles agissent directement sur les gens, ou encore plus précisément, sur leur hypothalamus, l’organe qui contrôle nos réactions physiologiques. 

Envie d'en savoir plus ? Venez à la prochaine Masterclass !

Cherchez tous les moyens de refroidir les gens. Parmi les stratégies les plus efficaces que j’ai vues et mises en place, en particulier dans les bureaux :

  • mettre à disposition des boissons fraîches – évidemment maintenue au frais de la manière la plus intelligente possible (pitié, pas de machine inefficace, voir le paragraphe précédent – et encore moins de ces affreux distributeurs de boisson vitrés, éclairés qui délivrent des sodas). De l’eau fraiche fait très bien l’affaire. 
  • installer des ventilateurs individuels ou des brasseurs d’air par bureau. Pas de vilains objets bas de gamme. Visez des objets agréables à l’oeil, peu bruyants… le contraire du bidule moche acheté à bas prix en tête de gondole. Vous pouvez aller vers les modèles sur pied, ou (mais c’est plus lourd en travaux) installés au plafond. 

La vitesse d’air est essentielle. Vous pouvez le vérifier, par exemple, avec ce calculateur en ligne. 

Pour un environnement et des activités de bureau, une température de 30°C affiche un PMV de 1,5 environ et un PPD de 50%, c’est à dire 50% de personnes insatisfaites. 

Installez une vitesse d’air de 1 m/s (la vitesse d’air quand vous marchez tranquillement… pas un cyclone !), et vous obtenez un PMV à 0,23 (sensation neutre) et un PPD au plus bas, avec 6%. 

Traduction : un brasseur d’air consommant quelques wats a le même effet qu’une baisse de température de 3°C. C’est le premier m/s qui a le plus grand effet.

Curseur n°5 : Devenez pilote de bâtiment

Trouvez un moyen de ventiler naturellement la nuit. N’importe lequel, débrouillez-vous pour en trouver un.

Pourquoi ? Parce que dans l’immense majorité des cas, en organisant une entrée et une sortie pour l’air, les débits obtenus sont gigantesques par rapport à tout ce que vous pourrez obtenir avec une machine (s’il y a une machine…). 

La stratégie est plutôt simple… en principe :

  • trouvez une « sortie » pour l’air, la plus haute possible : fenêtre en imposte au dernier étage, fenêtre de toit, désenfumage, etc.
  • trouvez une « entrée » pour l’air, la plus basse et la plus éloignée de la sortie : petite fenêtre sécurisée au RDC, ouverture en allège, etc.
  • trouvez un moyen pour que l’air puisse circuler librement entre ces deux points, en balayant le bâtiment. 
  • trouvez une organisation qui permette que tout cela soit ouvert la nuit. 

Bien souvent, on trouve tout ça… mais il y a des freins organisationnels, culturels, ou autres. Certains sont inquiets des intrusions, d’autres des chauves-souris, d’autres encore ne veulent/peuvent pas confier cette mission à quelqu’un…

Dans les logements, cela fonctionne très bien une fois que les habitants ont compris, et ressenti à quel point les températures chutent. Dans les bureaux et tertiaires, c’est une organisation à mettre en place, une stratégie de groupe en lutte contre une situation critique. Cela relève parfois de l’AMU. 

L’enjeu ? Là encore, des chutes de température entre 3 et 8°C, selon les configurations… Ce qu’il faut pour repartir « au frais » le matin. 

Les 5 armes fatales anti-surchauffe : En résumé

Ces cinq curseurs permettent d’agir sans faire de travaux. Ils sont extrêmement puissants, et permettent, dans une grande majorité de cas, de compenser largement les faiblesses d’un bâtiment. La meilleure preuve que j’en ai, c’est que bien souvent, il n’est pas nécessaire de tous les mobiliser. 

Regardez cette courbe, que je montre souvent.

Je vous ai déjà montré la courbe rose : c’est l’évolution des températures dans des bureaux occupés en journée, avec des postes informatiques de l’ordre de 10W/m2, et sans action particulière. 

Nous sommes au mois de mai. Si on ne fait rien, les températures s’envolent vite vers des sommets, malgré la puissance informatique relativement faible. 

La courbe turquoise montre l’effet de l’un des curseurs : la mise en place d’un balayage nocturne, au débit pourtant remarquablement faible (< 10 vol/h). La température chute d’environ 3°C.

La courbe bleue montre ensuite l’action d’un autre curseur : le bloquage des apports solaire en fin de journée sur ces bureaux orientés ouest. On perd de nouveau 3,5°. 

En utilisant seulement 2 des 5 curseurs, nous avons gagné presque 7°C. Nous sommes passés d’une température considérée inacceptable (29°C et au delà) à une ambiance très agréable en cette saison (21 ou 22°C). 

Bien sûr, tout cela évolue quand on se retrouve en « vraie » canicule. Mais ce qu’il faut voir, c’est ceci :  en exploitant le potentiel déjà présent, en évitant les comportements contre-productifs, on tire le meilleur parti du bâtiment. 

Evidemment, si le bâtiment en question est une « poubelle à surchauffe », c’est à dire que tout a été apparemment fait pour que ce soit catastrophique, ce sera plus difficile. 

Et bien sûr, une telle stratégie se heurte à une difficulté majeure : il n’y a rien à vendre, ou presque. Nous vivons dans un monde où presque tout le monde a intérêt à vendre des solutions. Et beaucoup, par ailleurs, adorent acheter des solutions. Des machins techniques aux noms compliqués, dotés de la dernière technologie. Ces cinq curseurs ont un inconvénient majeur : ils ne créent pas de PIB. En réalité, ils en détruisent : ce sont des tueurs de clims.

Finalement, le fait de les connaître et de les appliquer revient à une stratégie importante : redonner le pouvoir aux usagers. Vous donner la capacité, si vous êtes gestionnaire d’un bâtiment, d’en tirer le meilleur, et de maîtriser son fonctionnement. 

Vous ferez peut-être, ensuite, quelques travaux d’adaptation. On peut souvent rattraper les plus grosses erreurs, même sur les « poubelles à surchauffe ». Mais lorsque vous ferez ces travaux, vous saurez précisément lesquels et pourquoi, parce que vous savez quel curseur complémentaire toucher. 

Épilogue

Ces principes ne sont pas très compliqués. Néanmoins, leur mise en place opérationnelle et l’évaluation du poids de chacun peut vous sembler délicate. 

Vu l’enjeu, nous avons mis en place une sorte de « hotline surchauffe ». Si vous avez un bâtiment trop chaud et que vous voulez trouver de quelle manière le rafraîchir sans clim et sans travaux, cliquez ici. 

(ci-dessous, deux exemples de bâtiments récents autour de chez moi… sur lesquels c’est plutôt mal parti en ce qui concerne la gestion sans clim des surchauffe – le calcul RT2012 a bien sûr montré que les températures étaient tout à fait acceptables…)

pascal

Pascal est designer énergétique depuis plus de 15 ans, avec des expériences variées dans les domaines du bâtiment, des vêtements et équipements. Il est également musicien et écrivain, et habite en Savoie (France).

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