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Yves Marignac, expert nucléaire non-institutionnel (1)

Lorsque j’ai « plongé » dans les questions énergétiques, il y a maintenant quelques années, je pensais avoir les idées claires sur le sujet de l’énergie nucléaire. Et puis, j’ai rencontré Yves Marignac. La première fois que je l’ai entendu, je suis resté bouche bée pendant une heure. Cela se renouvelle à chaque fois que nous nous croisons, depuis maintenant plus de dix ans. Ces dernières années, je me disais à chaque fois : « mais POURQUOI n’ais-je pas mon enregistreur avec moi ? ».

Car cet homme a une capacité incroyable : vous prenez tranquillement un café, vous lancez une question apparemment anodine… et vous voilà parti pour un voyage. Non seulement il raconte une histoire digne d’un roman, mais il tisse pour vous des liens qui vous étaient invisibles et donnent une profondeur inimaginable au sujet. Et vous sortez de cette rencontre avec la sensation d’être plus intelligent, mieux armé pour réfléchir par vous-même. Il ne vous donne pas les réponses : il vous donne les outils pour construire les vôtres.

Nous évoquions depuis plusieurs mois l’idée d’écrire ensemble, et il m’a fait l’honneur et le plaisir d’accepter une interview. Au delà de son très haut niveau d’expertise qui l’amène à intervenir partout dans le monde, j’ai eu envie d’entendre Yves parler de sa position d’expert non-institutionnel. Car c’est un rôle rare, précieux pour nous citoyens, et dont la pratique relève, à mon sens, d’un quasi art martial.

(L’interview sera publiée en deux parties. Cette première partie aborde principalement son rôle d’expert non-institutionnel. Dans la deuxième partie, Yves nous donnera son analyse des principaux sujets de vigilance et d’inquiétude actuels sur le nucléaire).

Yves Marignac – des mathématiques à l’expertise nucléaire

Pascal Lenormand : Bonjour Yves ! Pour ceux de nos lecteurs qui ne te connaissent pas encore, peux-tu commencer par te présenter brièvement ? D’où viens-tu, et que fais-tu ?

Yves marignac - cop 21

Yves Marignac parle lors de la COP 21

Yves Marignac : On peut dire que mon parcours commence par des études en mathématiques fondamentales, à l’Université d’Orsay – je préfère ce terme à celui qui était utilisé de « maths pures ». Je pense que cela m’a aidé à me structurer, même si j’ai ensuite renoncé à poursuivre dans ce domaine.

La première bifurcation importante se fait en 1991, lorsque je découvre presque par hasard un DEA d’information scientifique et technique. Il venait de se créer autour de ce thème : comment articuler le progrès scientifique et technique avec son contrôle ? Quelles formes démocratiques d’évaluation et de décision ?

Au cours de ce DEA, puis de 3 ans de thèse (malheureusement non achevée) au sein d’une université scientifique, j’ai vraiment découvert cette communication didactique à double sens : de ceux qui ont la connaissance scientifique et technique vers les différents publics, mais aussi à l’inverse, de ceux qui ont des préoccupations sociétales diverses et légitimes à exprimer vers la sphère scientifique et technique. Cela pousse les scientifiques à apporter des réponses à ces préoccupations précises, et non pas produire puis imposer, au nom de leur savoir, leurs propres réponses toutes faites.  

Un sujet parmi d’autres s’imposait :  le nucléaire. Mon travail portait donc sur l’information autour du démantèlement des installations nucléaires.

Pascal Lenormand : Un travail universitaire sur le démantèlement nucléaire ? 

Yves Marignac : Ma thèse s’est déroulée dans le cadre d’une convention CIFRE. Elle était souhaitée par le CEA, très demandeur de ces travaux, et portée par STMI une entreprise du monde nucléaire. J’ai donc été pendant trois ans, à mi-temps, cadre technique en entreprise. Je n’y avais aucune fonction opérationnelle, mais cela m’a permis aussi de voir l’industrie et son fonctionnement de l’intérieur.

En réalité, cette première bifurcation dans mon parcours venait toucher mes préoccupations politiques, mon engagement sur le thème du débat démocratique. 

Et à la fin de ma thèse, en 1996, deuxième hasard : je suis propulsé secrétaire scientifique d’un colloque, en hommage à la journaliste scientifique Martine Barrère  qui venait de décéder.

Ce colloque était organisé par diverses organisations, dont Global Chance. C’est à cette occasion qu’on m’a présenté à Mycle Schneider, le directeur de WISE-Paris à l’époque, avec l’intuition que nous devrions travailler ensemble

L’intuition était bonne, puisque quelques mois après, je deviens stagiaire puis je suis embauché comme chargé d’études. J’y travaille plusieurs années avec Mycle, à une époque où la structure se développe, jusqu’à en devenir le directeur adjoint en 2001. En 2003, Mycle souhaitant se recentrer sur des activités de consultant, je deviens directeur de WISE-Paris. 

Yves Marignac – l’histoire de WISE-Paris

Pascal Lenormand : Peux-tu nous expliquer ce qu’est cette structure ? Une association ? Un bureau d’études ?

Yves Marignac : Mycle Schneider a créé WISE-Paris en 1983. L’idée fondatrice, c’est la promotion d’une information critique et le développement d’une expertise pour aider l’évaluation et la prise de décision dans une vision extrêmement démocratique. 

Notre cœur de métier, c’est d’appliquer cette vision au nucléaire et à ses risques, mais aussi plus largement aux politiques énergétiques, à la prospective sur l’énergie, et à tout ce qui relève des processus d’évaluation et de décision sur ces questions. 

Je crois que WISE-Paris a vraiment incarné cette idée d’une expertise indépendante (je préfère dire aujourd’hui non institutionnelle) sur le nucléaire, basée sur une approche systémique. Il s’agit d’une expertise connectant tous les sujets liés au nucléaire au sein d’une politique énergétique. Cette approche constitue pour nous une dimension essentielle de l’information du public et du débat politique, au sens noble du terme, sur ces questions dans notre pays.

Yves Marignac – une trop rare expertise indépendante

Pascal Lenormand : Il me semble que vous êtes la seule structure aussi spécialisée sur le sujet, et avec une telle démarche ? 

Yves Marignac : Non, nous ne sommes pas les seuls, il y a quelques pôle d’expertise indépendants sur le nucléaire en France, mais ils sont beaucoup trop rares.

En 1986, l’accident de Tchernobyl et son traitement officiel ont été un grand choc, et on a vu se créer de nouvelles structures d’expertise indépendante, par exemple la CRIIRAD et l’ACRO, respectivement plutôt dans la vallée du Rhône et dans l’ouest, autour de La Hague. Les projet associatifs sont proches : doter un collectif citoyen d’une capacité de mesure de la radioactivité pour ne pas se retrouver dans la même situation que lors de l’accident de Tchernobyl, avec des pouvoirs publics manipulant l’information sur la radioactivité pour rassurer la population et éteindre toute opposition sur ce sujet.

Ces structures remarquables existent encore et interviennent plus ou moins régulièrement et fortement dans le champ des risques nucléaires et des activités de l’industrie nucléaire, mais leur point d’entrée est beaucoup plus celui de la radioactivité, c’est à dire des conséquences de l’activité nucléaire. 

Yves - journal de 20 heures

Les EPR chinois de Taishan : le genre de sujets sur lesquels les grands médias sollicitent beaucoup Yves.

C’est resté très difficile d’ouvrir à une expertise pluraliste le champ, en amont, des causes et donc des activités nucléaires en elles-même, de leur régulation et de leur évolution. Sur ce champ-là, où WISE-Paris a toujours été actif, l’accident de Fukushima en 2011 marque peut-être un nouveau cycle.

(Ici un lien vers Un passionnant débat sur le thème « Quel nucléaire après Fukushima ». Une illustration de la rigueur et de la clarté des propos d’Yves, quelques soit le contexte et l’interlocuteur)

Il y a d’autres structures, d’autres experts, notamment le GSIEN (Groupement de Scientifiques Indépendant pour l’Information sur l’Énergie Nucléaire), avec des figures historiques comme  Raymond et Monique Sené. On peut citer bien sûr Global Chance, avec notamment Benjamin Dessus et Bernard Laponche sur les thématiques nucléaires.

Mais d’une part, ces structures ne se sont jamais professionnalisées et d’autre part, elles ont reposé sur l’engagement de quelques personnes qui malheureusement, avec l’âge, ne peuvent plus être aussi actives aujourd’hui. Cela fait aujourd’hui de WISE-Paris la seule structure professionnalisée développant une expertise indépendante dans ce champ sous cet angle systémique. Et elle est de plus en plus seule, alors que les besoins sont de plus en plus grands. 

Yves Marignac – WISE-Paris, un positionnement unique

Pascal Lenormand : Pourquoi précises-tu à chaque fois « WISE-Paris » ? Il y a donc d’autres WISE ailleurs dans le monde, comme les magasins de haute couture ?

Yves Marignac : WISE signifie « World Information Service on Energy ». La structure de Paris  s’est crée par opportunité. L’idée était dès l’origine de relier les niveaux français et international.

Il s’agissait notamment de faire mieux connaître dans d’autres pays la situation française et les leçons plus générales qu’on peut en tirer sur les questions nucléaire et de politique énergétique. C’était naturel, parce que la France présente de ce point de vue là une histoire tout à fait spécifique. Il est important d’en tirer les enseignements, quelqu’ils soient, pour éclairer les choix dans d’autres pays.

Dans notre vision systémique aussi large que possible, cela parait tout aussi évident d’inscrire les réflexions sur la France dans le contexte international et donc d’amener dans le débat français l’expérience d’autres pays. Cette dimension internationale était évidente depuis le début.

Sur la base d’une première entité créée à Amsterdam en 1976, se développait alors un réseau « WISE-International ». Mais ce réseau a été dissous de fait au début des années 1990. 

Pascal Lenormand : Pourquoi ? Cela semblait une bonne idée pourtant…

Yves Marignac : Oui, mais il y a eu très vite un problème de fond. WISE-Amsterdam se revendique en quelque sorte « groupe anti nucléaire », alors que WISE-Paris revendique au contraire une expertise professionnalisée sur ces sujets. Or, si ce travail s’inscrit dans une perspective critique (c’est son rôle social), une expertise ne peut pas résulter d’un a priori, et donc être « anti-nucléaire ». C’est la divergence totale des projets associatifs qui a amené la dissolution du réseau. WISE-Paris est depuis totalement indépendant de tout autre entité portant le même nom.

Historiquement, ça a eu beaucoup d’importance, parce que l’industrie nucléaire française a souvent fait l’amalgame avec WISE-Amsterdam et ses prises de position très militantes pour essayer de discréditer l’expertise de WISE-Paris. À tel point qu’à une certaine époque, c’était un très bon indicateur pour nous de la qualité de ce qu’on produisait. Lorsque la première réponse était « de toute façon, ne prêtez pas attention à ce qu’ils racontent, parce que c’est WISE et qu’ils sont anti-nucléaires », c’est qu’on avait vraiment touché un point très sensible ! 

Yves Marignac – coups bas à Taiwan

Pascal Lenormand : Et quelle est justement aujourd’hui l’image de WISE-Paris, en France et ailleurs ? Est-ce que vous avez toujours des difficultés avec ce nom et cette histoire ?

Yves Marignac - Taiwan

Yves devant une commission parlementaire Taïwanaise. Il y a des gens pour qui, la question du retraitement des déchets, c’est vraiment du chinois.

Yves Marignac :  Je crois qu’aujourd’hui, la question est devenue secondaire. La situation a changé. L’expertise de WISE-Paris est beaucoup plus reconnue aujourd’hui : je suis par exemple, ainsi que ma collègue Manon Besnard, membre de plusieurs Groupes permanents d’experts auprès de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Par ailleurs, la structure repose aujourd’hui sur deux salariés, alors qu’on a été jusqu’à 9 temps plein il y a une quinzaine d’années. L’image de WISE-Paris passe aujourd’hui au second plan, par rapport à mon nom et à ma propre image en tant qu’expert.

La dernière fois que j’ai été confronté à cette confusion, c’était en 2015 à Taiwan. J’avais été invité pour apporter des éclairages sur un projet de contrat de retraitement du combustible usé avec la France, au vu de la situation de cette activité en France. J’ai été auditionné par une commission parlementaire taïwanaise. Le premier commentaire des responsables de TaiPower après mon intervention a été d’expliquer aux parlementaires qu’il ne fallait pas qu’ils croient ce que je racontais, parce que « WISE est antinucléaire et il le dit sur son site ».

J’ai pu leur répondre en disant que visiblement, cette information erronée venait de leur contact chez AREVA, que cela me confortait dans l’idée que c’était le seul interlocuteur qu’il avaient eu, et que cela ne pouvait pas leur permettre d’avoir une vison réellement informée des enjeux et des risques. Les parlementaires leur ont alors demandé à qui ils avaient parlé en France, et il s’est avéré qu’effectivement, ils n’avaient parlé qu’avec AREVA. L’argument s’est donc retourné contre eux, et un journal de Taiwan en avait fait un titre très cru du genre « un expert français en met plein la figure à Taipower ». Il faut remettre cela dans un contexte asiatique, mais ça laisse imaginer l’ambiance.

Yves Marignac – coups (très) bas autour du 11 septembre

Ce n’est qu’une anecdote mais cela illustre ce par quoi on est passé, la dureté des attaques. Le point culminant de cette lutte vraiment très dure se situe sans doute en 2001. Quand les attentats du 11 septembre se sont produits, WISE-Paris venait de remettre au Parlement européen un rapport sur la question des rejets de La Hague et Sellafield. Il traitait essentiellement des rejets en fonctionnement normal, mais nous y avions glissé un petit chapitre sur les rejets en situation accidentelle. Le texte évoquait le fait qu’une chute d’avion était une des causes potentielles de situations accidentelle de rejets massif. On y parlait, sous certaines hypothèses, de rejets de Césium-237 (le principal contributeur de l’exposition à long terme) 66 fois supérieurs à ceux de Tchernobyl.

(Voici un lien vers le document mentionné par Yves. L’extrait dont il parle se trouve page 45)

Après le 11 septembre, lorsque l’attention s’est focalisée sur les réacteurs nucléaires et leur résistance, nous avons vraiment estimé de notre devoir de porter ce risque là à la connaissance du public et du gouvernement. Nous l’avons fait alors même que le rapport n’avait encore été ni adopté, ni publié. Même s’il n’y a aucun lien officiel, cela a tout de même conduit à protéger temporairement les installations de La Hague par des missiles anti aériens. 

Nous avons alors subi des attaques juridiques, et un niveau de violence médiatique sans précédent. Nous étions donc juste après le 11 Septembre, et les Américains ripostaient en Afghanistan contre leur ennemi désigné. Et bien en réaction à la communication de notre analyse, AREVA communiquait dans la presse en disant que confier à WISE-Paris un rapport sur le retraitement, c’était comme commander aux Talibans un rapport sur le droit des femmes. Cela témoigne du refus très fort par le système, à cette époque-là, du principe même d’existence d’une expertise indépendante sur ces questions.

Yves Marignac – la posture de l’expert non-institutionnel

Pascal Lenormand : Tu viens de donner deux exemples, à Taïwan et en France, de situations que j’ai l’impression de voir se reproduire. Lorsque j’écoute tes interventions, je suis frappé de voir souvent, chez ton interlocuteur, des informations vagues, donnant l’impression d’un médiocre niveau de compétence. Et toi, tu viens avec de l’information très précise qui fait mouche. Mais c’est aussi une information très objective. 

Cela me renvoie à ce que tu as mentionné, sur l’expertise indépendante. Nous en avions déjà parlé ensemble : tu as nécessairement une opinion personnelle, mais ton travail est justement d’essayer de ne pas en avoir. Comment peux-tu gérer une chose pareille ? D’autant que cela se passe dans la durée…

Yves Marignac : Oui c’est compliqué… Evidemment, on ne peut jamais complément séparer son moi professionnel et son moi plus profond. 

En tant que citoyen, j’ai évidemment, des convictions. Mais d’une part, je veille à bien dissocier mon action dans l’espace public comme expert et comme citoyen, en réservant mes interventions publiques sur le sujet à mon activité d’expert, pour éviter toute confusion. 

D’autre part, j’ai certes un avis personnel sur la question nucléaire, mais fondamentalement, cette question ne me structure pas en tant que citoyen. C’est à dire que mes engagements citoyens, sont ailleurs, même pas forcément dans le domaine environnemental d’ailleurs, mais plutôt dans le domaine de la laïcité, de la justice sociale ou comme représentant des parents d’élèves par exemple

Dans ma vision du monde, en tant qu’homme et citoyen, le nucléaire n’est pas l’alpha et l’oméga. Je le fais peut-être inconsciemment, mais je réserve ma réflexion sur le sujet nucléaire et plus largement sur le sujet énergie à mon travail d’expert.

Mon engagement en tant qu’expert, c’est celui de l’explicitation des enjeux pour que chacun puisse les comprendre et prendre des décisions réellement informées. Je n’ai au fond  aucun problème avec le fait que la décision politique, à un moment donné, s’appuie ou fasse droit prioritairement à d’autres valeurs que les miennes, ça c’est le jeu démocratique. J’ai en revanche un vrai problème quand on prétend, au nom de certaines valeurs, agir d’une manière qui en sert d’autres.

Yves Marignac – lorsque le nucléaire a diminué notre indépendance énergétique

Pascal Lenormand : Je crois que je comprends, au moins sur le plan théorique. Aurais-tu un exemple ? 

Yves Marignac : Prenons la manière dont l’argument de la sécurité énergétique et la fameuse « indépendance énergétique française » a servi pendant des décennies de premier argument de vente, si je puis dire, au développement massif du programme nucléaire en France.

On nous parlait de ce chiffre un peu magique : « Grâce au nucléaire, la France a 50% d’indépendance énergétique ». Traduction : le nucléaire fournit 50% de l’énergie consommée en France. Et on nous annonce que le « taux d’indépendance » est passé de 25% avant le programme nucléaire en 1973 à 50% aujourd’hui. 

Un tel chiffre repose sur des conventions de comptabilité énergétique. Et ces conventions sont tout à fait discutables. On compte l’énergie primaire produite dans les centrales nucléaire, ce qui intègre les 2/3 d’énergie perdue sous forme de chaleur dans l’environnement, comme si on était très contents de l’avoir « consommée » !

On considère également dans ce calcul l’énergie nucléaire comme une énergie domestique. Pourquoi ? Parce que lorsqu’on importe de l’uranium, c’est un minéral, qui n’est pas considéré comme une ressource énergétique avant d’entrer dans un réacteur.

Il y a donc un coté magique dans ce chiffre, une sorte de tour de passe-passe. Faisons l’exercice de changer de convention, et regardons les choses en considérant que l’électricité nucléaire est une énergie importée (parce que 100% de l’uranium est importé) et en considérant le bilan en énergie finale. 

Alors le « taux d’indépendance énergétique » passe de 30% en 1973 avant le programme nucléaire à 15 % aujourd’hui.

L’histoire racontée selon le choix de comptabilité est totalement différente !

Je pense que c’est une bonne illustration de mon travail. Essayer de faire en sorte à mon petit niveau, qu’on ne raconte pas aux Français une histoire assénée comme une vérité alors qu’elle est basée sur des choix qui sont toujours contestables. Et il est à mon sens important que les Français aient connaissance des différentes lectures possibles pour faire des choix en connaissance de cause.

Yves Marignac – le rôle citoyen de l’expertise non-institutionnelle

Pascal Lenormand : Si je te suis, l’enjeu n’est donc pas tellement de savoir si le nucléaire est « bien » ou pas, c’est plutôt d’affirmer que c’est une question politique et de choix citoyen. Et pour cela, il faut avant tout donner l’accès au mode de réflexion qui motive telle ou telle décision. 

Yves Marignac : Il n’existe pas de système énergétique ou sociétal répondant simultanément à toutes les demandes, à tous les besoins, à toutes les aspirations de la société. La société est traversée par des courants progressistes et conservatistes, par des gens qui ont des aspirations très différentes en terme de mode de vie, par des visions différentes de ce que doit être l’égalité, la justice sociale, la sécurité ou de ce que doit être notre relation à l’environnement. Cet environnement, doit-on le maitriser, le dominer ou au contraire le protéger, le respecter ?

Et n’importe quel expert développe une vision qui s’inscrit, d’une manière ou d’une autre, dans des valeurs. En ce sens, ce que je suis en tant que citoyen influence évidemment ce que je suis en tant qu’expert, par exemple, au sein de l’Association négaWatt ou je suis très investi dans une continuité totale avec le travail que je peux faire pour WISE-Paris.

Yves lors d’une rencontre de la Compagnie des négaWatt – on se croirait dans un élevage   intensif d’experts énergétiques

L’association négaWatt promeut une certaine idée de l’intérêt général : celle de la recherche prioritaire d’une soutenabilité environnementale incluant la lutte contre le changement climatique et la réduction de notre empreinte en terme de matériaux, d’usage des sols etc. C’est évidemment UNE vision, une dimension de l’intérêt général et d’autres dimensions existent qui sont portées par d’autres acteurs.

Ce qui est fondamental, c’est que des experts puissent expliciter les termes du débat de manière réfutable : c’est précisément cette caractéristique qui  distingue leur avis d’une simple opinion. Cela veut dire expliciter ce que sont aujourd’hui les choix de notre société et ce qu’ils peuvent être demain par rapport à ces différentes valeurs, sur la base d’informations, de données, d’hypothèses, d’arguments et de raisonnements qu’ils donnent à connaitre.

Il y a tout un champ de questionnement sur la difficulté par essence du nucléaire à être géré dans un cadre démocratique. Sinon, oui, une société peut démocratiquement choisir le nucléaire. Mais il faut qu’elle le fasse sur la base d’une compréhension aussi bonne que possible de ce que cela implique en terme d’enjeux et de conséquences.

Le rôle de chacun des experts depuis sa fenêtre, c’est vraiment de contribuer, par des mécanismes organisés d’expertise pluraliste ou simplement par l’expression diversifiée des expertises dans le débat public, à éclairer l’opinion et à éclairer la décision publique par rapport à ces différentes valeurs.

Bien sûr, on ne fait pas ce travail sans une forme extrêmement forte d’engagement. Ce qui me semble vraiment fondamental c’est de bien comprendre que cet engagement premier, il n’est pas de promotion, de défense ou d’attaque de telle ou telle option. Il est de contribution à un débat éclairé à partir des valeurs qui font ce que je suis, et à partir de la compétence d’expert que je construis au fil du temps. Et ce débat éclairé a pour but des processus d’évaluation et de décision aussi démocratiques et aussi respectueux de l’intérêt général que possible. 

Yves Marignac – vivre intérieurement la posture de l’expert non-institutionnel

Pascal Lenormand : Je t’ai demandé tout à l’heure comment tu vivais, intérieurement, cette posture et la manière dont se développent les débats ?

Yves Marignac : Je le vis d’une part, porté par mon engagement à remplir ce rôle social. Disons que c’est une sorte de mission. Je suis convaincu jusqu’a la moëlle que ce rôle social est essentiel, sur tous les sujets et en particulier sur un sujet aussi important en France que le nucléaire et l’énergie. C’est d’autant plus essentiel que nous sommes très peu à le faire. 

Mais il y a aussi, et heureusement, une forme de gratification, à faire ce travail. Elle n’est clairement pas financière, au contraire. C’est une gratification dans le succès, la reconnaissance qu’apporte le fait d’être toujours aussi rigoureux que possible, de toujours s’appuyer sur des faits, des données aussi complètes et actuelles que possible. Et surtout sans doute de toujours veiller à faire la distinction entre ce qui relève de constats, de quasi certitudes apportés par les données et les faits, et ce qui relève de l’interprétation de ces données.

Je pense que cette exigence dans la qualité d’informations sur laquelle on s’appuie et la rigueur dans la façon dont on travaille avec cette information font effectivement très vite la différence lorsqu’on est en face de gens qui, tout en se déclarant expert parce qu’ils ont effectivement une compétence sur le sujet, sont en fait enfermés dans la promotion d’une idée, d’une industrie et ont des discours qui jouent beaucoup plus sur l’ambiguïté entre les constats et les interprétations.

Je crois que lorsque le cadre d’une discussion permet d’aller au fond des choses et d’échanger en détail les arguments, c’est quelque chose qui se voit très vite. Et ça, c’est gratifiant, parce qu’on a chaque fois le sentiment d’avoir pu avancer.

 

En conclusion : un extrait du débat sur le nucléaire, lors de l’élaboration de la Programmation Pluriannuelle de l’Energie. Je vous recommande en particulier la question sur le coût à partir de 12 mn environ.

Interview de Benoit Montels – chef de projet Expérience P2E

Vous vous dites peut-être à la lecture de ce blog que le design énergétique s’intéresse principalement aux sujets pratiques et concrets. Ce n’est pas faux. Néanmoins, le paysage énergétique mondial et national est largement structuré par des institutions et des organisations que le grand public, et parfois les professionnels, connaît peu. Leur influence sur les « thèmes » énergétiques n’en est pas moins importante.

C’est pourquoi j’ai souhaité vous présenter Benoit Montels. Venu du terrain, il travaille dans ces univers, souvent parisiens, où évoluent les grandes organisations et où se dessine le versant institutionnel de la Transition Énergétique. J’ai trouvé la rencontre édifiante et instructive. Je vous laisse découvrir cet échange, dont le contenu ne laisse pas supposer que nous sommes assis dans le sable d’une plage méridionale…

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Olivier Sidler – une interview (partie 2)

Nous avions laissé Olivier Sidler alors que nous discutions de la nécessaire réorganisation des processus de rémunération et de répartition d’honoraires dans les marchés afin de faciliter le déploiement de projet à haute ambition énergétique. Voici donc la seconde partie de son interview, dans laquelle nous parlerons recrutement, transmission d’entreprise (et de son esprit) et négaWatt.

(Pour retrouver la première partie de l’interview, voici le lien)

Olivier Sidler et le recrutement

Pascal Lenormand : Puisque nous parlons formation et culture des acteurs de l’entreprise : tu as dit que tu avais formé beaucoup de gens à Enertech, et tu as effectivement embauché majoritairement des ingénieurs très jeunes, sans expérience la plupart du temps. Pour quelle raison ?

Olivier Sidler : Oui, il s’agissait de jeunes sortant juste de l’école. C’est la conséquence d’expériences malheureuses avec des « seniors ». L’un d’eux avait 50 ans et je l’avais embauché pour qu’il encadre les plus jeunes afin de m’aider. Ça a été une vraie catastrophe, car il n’avait pas la rigueur de conception de ceux qui étaient là depuis quelques années. Mais le problème de fond des seniors est qu’ils arrivent avec ce que je qualifie « de mauvaises habitudes », comme l’absence d’un questionnement permanent sur le bien-fondé des choix faits, le surdimensionnement généralisé de tous les équipements, les solutions « toutes prêtes » mais inadaptées, etc. La plupart ne sont pas capables de se remette en cause au niveau où on leur demande. Or l’avantage de n’embaucher que des gens très jeunes est qu’ils ne sont pas pré formatés, ils sont ouverts à tout, et si on les choisit bien, « ils en veulent ». Ce que je recherchais, c’était des gens motivés, voire militants, il faut bien le dire. Car nous avancions à contre courant, et pour cela il fallait une motivation en acier trempé. Mais nous savions pourquoi nous faisions cela, nous savions que c’était la seule manière d’obtenir des bâtiments réellement performants, même si on était alors les seuls à le penser. Tu n’imagines pas le nombre de railleries de tout genre que nous avons subies lors du premier chantier de bâtiment très performant que nous avons réalisé en 2004 (l’INEED à Valence TGV – Consommation globale tous usages mesurés de 82 kWhep/m²utile/an).

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Olivier Sidler – une interview (partie 1)

Pour la première interview de ce blog, je ne pouvais pas interroger quelqu’un d’autre qu’Olivier Sidler. D’abord parce que si vous vous êtes posé la moindre question sur la performance énergétique des bâtiments ces 25 dernières années, il n’est pas possible que vous ayez raté son nom, ou celui de « son » bureau d’études,  Enertech. A titre plus personnel, une simple histoire résume pour moi l’homme qui se cache derrière le personnage, aussi connu pour ses coups de gueule. Il y a plusieurs années, lorsque je débutais tout juste dans l’énergétique du bâtiment, Olivier accepta de me rencontrer, malgré sa fatigue après une journée de formation. Il m’a écouté attentivement, nous partagions une choucroute à son hôtel. Finalement, il m’a dit « viens donc 15 jours chez moi, tu verras ce qu’est le boulot ». Il m’a accueilli, hébergé. Plus tard, je lui ai demandé pourquoi il avait fait ça, il m’a simplement dit : « Je ne sais pas, parce qu’il y a des gens qu’on sent bien. C’est normal de les aider ».

Laissons-le nous raconter l’histoire d’Enertech, de negaWatt, et nous rappeler que tout cela est arrivé à Félines-sur-Rimandoule, au fin fond de la Drôme. Et pour l’ambiance, imaginez un bord de mer Méditerranée vers Montpellier, juste avant l’heure de l’apéritif.

(L’interview sera publiée en deux parties. Il fallait bien nous arrêter, le vin blanc allait être tiède);

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