Faut-il chauffer une salle de crossfit (ou pas) ?

Après une période de relative inactivité, je me suis remis au sport en 2017, vers le milieu du printemps. Sur les conseils d’un coach, j’ai alors découvert le Crossfit, une activité qui m’a déjà donné matière à réflexion dans un autre article.Vous avez par ailleurs déjà pu constater ma manière un peu compulsive d’aller mettre mon nez énergétique partout où je vais, que je fasse des crêpes, que je visite une église ou que je choisisse des chaussettes.

Il était donc normal que vers la fin juin, suant à grosses gouttes, j’aille voir Maxence, le sympathique propriétaire de la box Crossfit Chambéry pour lui parler surchauffe. 

Il m’a écouté, puis a dit : « mon vrai problème, c’est pas d’avoir trop chaud l’été, c’est qu’on a froid l’hiver. On prévoit d’ailleurs d’installer un chauffage ». 

J’écoute toujours attentivement Maxence, d’autant que c’est un rugbyman du genre tank de presque 100 kg, et que je le paye pour me faire souffrir. J’ai donc très rapidement accepté de suer tout l’été. Mais ce qu’il m’a dit de la stratégie qu’il envisageait pour l’hiver ne m’a pas rassuré. 

Crossfit et chauffage : la solution logique à un problème mal posé

Pourquoi ne pas isoler le bâtiment ?

« Installer un chauffage ». Cette phrase anodine est le couvercle d’une boite de Pandore. Commençons par une évidence : si on « installe un chauffage », c’est qu’il n’y en avait pas. C’est bien le cas ici, et pour cause : la salle de crossfit est un ancien atelier de tôlerie. Murs en parpaing non isolés, dalle béton non isolée, toiture en fibrociment dotée en sous-face d’un vague isolant extrudé. Par endroits, le toit comporte quelques plaques en plexiglas d’où un bel éclairage naturel, et ma transpiration en été. 

Bref : une vieille carcasse non isolée. L’entreprise, créée depuis moins d’un an, est locataire. Le propriétaire n’a aucune envie de rénover quoique ce soit. Qui l’en blâmerait ? Il encaisse ses loyers. Pourquoi se lancer dans un projet dantesque avec de l’amiante partout ? Après tout, si le bâtiment ne convient pas, la salle de Crossfit n’avait qu’à aller ouvrir ailleurs.

C’est vite vu : on ne pourra rien toucher sur le bâtiment. 

Pourquoi ne pas installer un chauffage ?

Et pourtant, il fait trop froid. Dans ce hangar, à la première saison d’ouverture, il a fait 5°C. Pas terrible pour manipuler des barres en métal. Les premiers adhérents étaient motivés. Mais à l’approche du deuxième hiver, et alors que l’entreprise décolle, tout le monde est inquiet. Et si le froid rebutait les nouveaux adhérents ? D’autant qu’en janvier, les gens prennent des résolutions et s’inscrivent. Il faut trouver une solution avant le prochain hiver. 

À ce stade, le problème se formule ainsi : il fait trop froid dans ce bâtiment, je dois le réchauffer avant l’hiver. 

Fort opportunément, le propriétaire des locaux connait une entreprise qui fait un devis pour un ventilo-convecteur au gaz. Normal : c’est bien ce qu’on fait dans les gymnases, non ? 

Montant du devis : plus de 30 000 €, comprenant la machine, le réseau gaz, l’installation, la plus grande part à la charge du locataire. C’est lui le demandeur, n’est-ce pas ? 

Nous sommes alors au mois de novembre, l’hiver est proche, très proche. Signer ou ne pas signer ? 

Et si on signait ?

Signer, c’est avoir la garantie que l’installation sera faite avant l’hiver. C’est aussi sortir un gros chèque, ce qui n’est jamais facile pour une jeune entreprise. C’est d’autant plus difficile qu’il ne s’agit pas d’investir dans un actif. La machine installée ne fera que consommer du gaz et de la maintenance, bref… des frais en plus. Et je fais exprès, à ce stade, de ne pas évoquer un calcul de consommation. 

Par ailleurs, étant donnée la configuration des lieux (haut de plafond, non isolé… ça ne vous rappelle pas une église ?) le chauffage par air est loin de présenter beaucoup d’avantages. 

Soyons clairs, une analyse propre des arguments prendrait plus de dix lignes, mais je m’en tiendrai surtout à celui-ci : cela fait beaucoup d’argent dans l’urgence pour une solution à l’intérêt plus que douteux. 

C’est le moment où je suggère à Maxence, déjà indécis, de ne pas s’engager dans cette voie. Nous allons donc étudier une stratégie alternative dont j’espère vraiment qu’elle sera la bonne. Pas seulement à cause de ses gros bras. Un peu parce que si on se trompe, je ferai partie de ceux qui auront froid cet hiver. Et plus sérieusement, parce que ce sont des enjeux sur la manière dont l’entreprise vivra jusqu’au printemps .

Crossfit et chauffage – reprenons du début…

J’écris (et dis) souvent ceci : ça n’intéresse personne de chauffer un local, le chauffage n’est pas un besoin. C’est un point fondamental de la démarche du design énergétique de faire la différence entre un besoin et une stratégie. On retrouve la même distinction dans la Communication Non Violente, par exemple. Nous avons besoin d’un certain niveau de confort, variable selon les personnes ou les situations. L’une des stratégies possibles pour modifier cet état de confort est d’agir sur la température de l’air. Ce n’est bien sûr pas la seule, loin de là. La consommation énergétique, au sens le plus large, sera d’autant plus faible que la stratégie choisie est en adéquation avec le besoin et le contexte. 

Quel est donc réellement le problème de Maxence, si ce n’est pas de chauffer la salle ? Relisez le troisième paragraphe, et au besoin, relisez ce que je vous ai dit du Crossfit. Ou pour utiliser une formulation plus goethéenne : quelle est la situation archétypale, le cas qui en vaut souvent mille et qui inclut en soi tous les autres ? (Goethe, oeuvres scientifiques)

Découvrir et décrire le problème à résoudre

Il ne s’agit certes pas de la personne qui, en plein effort, peste contre une température insuffisante. L’activité est tellement intense que même par des températures négatives, hormis la question du contact avec des objets métalliques. Je me souviens encore de ce célèbre chercheur en thermique humaine qui disait, en conférence : « On peut parfaitement courir tout nu sur la banquise. Mais il ne faut jamais s’arrêter ». Je n’ai pas essayé, mais je le crois. 

Pour poser notre problème, il nous faut donc chercher du côté des personnes qui ne sont pas en plein effort. Et il y en a de deux sortes :

  • les coaches, qui passent la journée autour des pratiquants, mais sans atteindre, en général, le niveau d’effort des pratiquants. 
  • les gens qui arrivent dans la salle et s’échauffent. 

C’est surtout cette deuxième population qui nous intéresse. Laissons de côté la question des vestiaires, qui constitue un problème à part, et observons très attentivement ce qui se passe lorsque les gens arrivent. Notez que vous pouvez « observer intérieurement », c’est à dire « créer le cas en vous ». Ce n’est pas une fantaisie : c’est un point essentiel de la démarche scientifique Goethéenne, appelé imagination sensorielle exacte. 

Entrant dans la salle emmitouflée, une jeune femme s’écrit « ohlala, qu’il fait froid aujourd’hui, ça va être dur ! ». Puis elle passe aux vestiaires (chauffés), se change, et revient passer 10 à 15 minutes de faible activité. 

C’est là le moment critique. Après, tout va bien, l’effort est suffisant. 

Si je me concentre sur ce cas, sur cet instant, alors j’ai transformé mon problème « chauffer la salle » en « ne pas atteindre le seuil de râlerie des pratiquants pendant les 15 minutes d’échauffement ». Nous avons donc délimité dans le temps les plages où il nous faut, concrètement, agir sur le confort. 

Il nous reste à déterminer un niveau. Serez-vous surpris si je vous dis « on n’en sait rien ? »

Existe-t-il un niveau de température à atteindre ? 

« A quelle température doit-on chauffer une salle de sport ? ». Évidemment, si on pose la question de cette manière, on trouvera une réponse, et les arguments qui vont avec. On trouvera par exemple des document issus de fédérations. Ils vous diront que pour tel ou tel sport, la température idéale est comprise entre X et Y. 

On trouvera également les températures utilisées dans les scénarios réglementaires conventionnels, et on dira « pour une salle de sport, c’est 14°C ». Ou encore on dira que cet ancien atelier de tôlerie n’était pas chauffé. Il demeure donc un « local non chauffé », donc sa température ne devrait pas dépasser 12°C. 

Nous trouverons au passage des remarques pertinentes, comme celle-ci : « la température trop élevée d’une salle de sport présente un risque sportif évident, le pratiquant étant poussé à réduire son temps d’échauffement, trompé par la fausse impression de pouvoir commencer ses efforts sans risque musculo-squelettique ».

Mais nous avons vu que notre critère d’évaluation n’est pas une température (et où la mesurerait-on, d’ailleurs ?), mais un niveau de râlerie. Le critère « température » ne nous aidera donc pas beaucoup, en réalité.

Pourtant, il nous faut quand même évaluer une puissance thermique à installer. Voici le raisonnement que nous avons tenu avec Maxence,  indépendamment de la solution technique finalement choisie :

  • on considère qu’on ne chauffera jamais au dessus de 12/13°C, mesuré vers 1m50 du sol.
  • il nous faudra un système très intermittent, quasi un système d’urgence, destiné à n’être utilisé que dans les situations les plus froides. 
  • on adopte une stratégie de type « pas de râlerie = pas de chauffage ». 

En résumé : une stratégie minimaliste, dans laquelle on s’attache à ne gérer que les cas les plus critiques.

Au risque de me répéter : c’est possible parce que nous sommes dans une salle de sport à haute intensité. Bien que les locaux soient très comparables à une église, l’usage est quasiment opposé. En effet, quelqu’un qui assiste à la messe arrive à son point le plus chaud et n’aura aucune activité, ne faisant que se refroidir. A l’inverse, le pratiquant de Crossfit arrive à son point le plus froid, et ne fera que se réchauffer. 

Et maintenant, comment on fait ?

Nous en savons maintenant un peu plus sur le service à rendre. Et nous sommes toujours au moins de novembre, au seuil des jours froids. Il nous faut aller vite. 

Le but n’est plus de « chauffer la salle », mais de gérer les jours les plus critiques. Les systèmes choisis sont destinés à ne jamais servir… ou presque. Par ailleurs, ils sont destinés à passer cet hiver, à donner le temps de faire un choix à plus long terme dans quelques mois. 

La photo ci-contre illustre la solution retenue. Les voyez-vous ? Deux petits ventilo-convecteurs électriques, placés en hauteur et orientés vers le plateau. 

Coût d’achat et d’installation : 0 €. Ces deux machines partaient dans la benne d’une entreprise, Maxence les a récupérés. Son frère, électricien, les a réparés et installés. Ils sont asservis à une sonde qui les arrête lorsque la température dépasse 13°, et seuls Maxence ou Anthony (les deux coaches) peuvent les allumer. Personne d’autre n’a accès aux commandes. 

Conclusion officielle

Ah, c’est certain, ce n’est pas le genre d’installation qu’on montre en exemple dans les manuels de « rénovation à haute performance énergétique ». Pourtant, si on fait un bilan après ce fameux hiver :

  • Maxence estime que l’ensemble de l’hiver lui a coûté environ 1000€, y compris quelques changements de pièces. Il a utilisé les appareils avec beaucoup de parcimonie, pour déglacer l’atmosphère le matin des journées les plus froides.
  • Il a évité une installation à plus de 30 000€ pour une installation gratuite faite de récupération.
  • Il n’a pas noté de râlerie particulière. 

Et j’ajouterai un point qui n’est au fond qu’une hypothèse, mais en laquelle je crois. Je pense que le simple fait d’avoir installé ces machines a un effet rassurant pour tout le monde. Tout le monde voit qu’il y a un chauffage. Et je pense que cela contribue à baisser le seuil de déclenchement des râleries. 

Cette solution réfléchie de manière temporaire évoluera de deux manières dans les prochains mois, toujours avec une philosophie de vigilance aiguë et de légèreté:

  • Maxence va installer au plafond des ventilateurs, avec un double objectif : réduire la stratification en rabattant l’air chaud près du sol, et améliorer le confort d’été
  • Il va aussi profiter de la prochaine bonne saison pour installer des systèmes rayonnants en plafond. Ces systèmes à gaz sont également issus d’une récupération / remise en état.

S’il n’y a qu’une leçon à retirer de cette expérience, c’est la validation qu’au prix d’un travail poussé sur la définition du besoin et surtout sur l’organisation, il est possible d’aboutir à une solution très efficace, quand bien même si elle ne repose pas sur des systèmes peu efficaces au sens classique. Ce qui est efficace, c’est la relation organisation / système énergétique. Tiens… ne serait-ce pas le coeur même de la réflexion du design énergétique ? Cette solution particulière fonctionne dans ce contexte particulier parce que l’organisation (celle des coaches) est adaptée et rigoureuse. Elle permet d’utiliser de manière pertinente cette solution légère, mais dont les dérives seraient très coûteuses.

Conclusion officieuse

Je tire une réflexion parallèle de cette expérience. Pour la plupart des parties prenantes, sauf pour Maxence, notre réflexion a eu un impact économique négatif. L’installateur n’a pas réalisé son chiffre d’affaire. Le fabricant de machine n’en a pas vendu. Le propriétaire n’a pas augmenté la valeur de son bâtiment. Engie n’a pas ouvert de nouveau contrat de gaz. L’État n’a pas récupéré de TVA. Le PIB n’a pas été amélioré, nous n’avons pas contribué à la relance de la croissance.

Certes, on pourrait dire que c’était la meilleure stratégie pour la pérénité de l’entreprise Crossfit Chambéry. Mais en première approche, l’intérêt de tous les autres acteurs n’était pas de faire au plus léger, au moins coûteux.

Si j’avais été un installateur de systèmes de chauffage, ou un bureau d’études dont la mission serait proportionnelle au prix de l’installation, j’aurais dû être sacrément schizophrène ou militant, ou masochiste, pour aller proposer une telle solution. Je conclus donc avec une interrogation : qui sont les gens ou les structures qui peuvent porter de telles réflexions ? Tout le monde, moi y compris, a besoin de vivre de son travail. Si ce travail est rémunéré sur le matériel, sur la consommation énergétique, alors il y a un frein naturel, intrinsèque à aller vers des solutions radicalement économes.

Plus brièvement : quel est le modèle économique du design énergétique, cette démarche qui aboutit en général à de la non-consommation de biens et de service ? J’ai une amorce d’idée, sinon, ce blog n’existerait pas. Cette amorce, c’est l’existence des accompagnements très courts que je propose, de 30 mn à 5 heures. L’histoire racontée dans cet article est un bon exemple des résultats qu’ils donnent. Mais la question reste encore largement ouverte. Je serais heureux de lire vos idées à ce sujet, les commentaires sont là pour ça.

Faut-il chauffer une salle de crossfit (ou pas) ?

Aidez-moi à choisir le thème du prochain article en votant !

Thank you for the vote!

pascal

Pascal est designer énergétique depuis plus de 15 ans, avec des expériences variées dans les domaines du bâtiment, des vêtements et équipements. Il est également musicien et écrivain, et habite en Savoie (France).

Click Here to Leave a Comment Below

Leave a Reply:







close

Découvrez le livre du design énergétique

  • check-square-o
    Préface de l'architecte Dominique Gauzin-Müller
  • check-square-o
    Postface de l'énergéticien Olivier Sidler
  • check-square-o
    Illustrations originales de Camille Bissuel