Loi Climat et Résilience : vers un échec massif de la Transition Énergétique ?

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  • 30 Juin 2021
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Cet article est particulier, pour deux raisons :

  • l’ensemble du contenu est tiré d'un travail titanesque d’Olivier Sidler, travail qu’il a réalisé en toute autonomie, indépendance, et bénévolement.
  • le corpus de l’article est une « synthèse de synthèse », que j’ai réalisée avec l’autorisation d’Olivier, afin de rendre le plus digeste possible les conclusions de son travail.

Toutes les hypothèses, tous les raffinements de la démarche sont disponibles dans la note rédigée par Olivier Sidler, et que vous pouvez télécharger en bas de cette page. Avant toute critique ou commentaire (en particulier du genre  « je n’y crois pas », ou « les hypothèses sont foireuses »), merci de vous référer à la note intégrale.

D'une certaine manière, on pourrait dire que cet article ne reflète pas "ma pensée" (celle de Pascal Lenormand), mais celle d'Olivier Sidler, en qui j'ai confiance pour avoir trituré les données...

Je ne suis un spécialiste ni des politiques de rénovation, ni des méandres des ministères. 

Néanmoins, ce qui m'interpelle le plus dans cette démarche, ce qui me touche et que j'avais déjà entendu lors de l'interview de Yves Marignac : l'obscurité des processus décisionnels, et la validation croisée entre des institutions largement consanguines. 

J'ai déjà été confronté, personnellement, à ces mécanismes de verrouillage, où l'on pressent un mélange dangereux d'approximations, de copinages, d'ajustements et (parfois) d'incompétence. Ce ne serait pas grave, s'il ne s'agissant des enjeux de politique nationale, du fléchage des financements, et de choix qui emmènent un pays entier dans une direction pour plusieurs années...

J’en profite pour vous demander, selon où vous vous trouvez, d’alerter les personnes de vos réseaux en lien avec ce sujet. En particulier, si vous êtes en lien avec des députés, sénateurs, hauts fonctionnaires, responsables d’État… alertez !

Ce que montre ce travail, c’est que s’écrit actuellement une loi qui planifie clairement l’échec de la transition énergétique du secteur résidentiel.

On ne pourra pas dire qu’on en savait pas…

 

Préambule

 

A l’issue d’un monumental travail de simulation de l’évolution des consommations de chauffage et d’eau chaude sanitaire dans le secteur résidentiel, la conclusion est évidente : la loi Climat et Résilience doit être amendée.

En l’état, elle emmène la France sur une trajectoire qui rate largement et définitivement les objectifs essentiels qu’elle s’est elle-même donnés par la PPE (Programmation Pluriannuelle de l’Énergie), mais aussi que nous devons atteindre pour notre survie collective.

Ce que montre ce travail de simulation, c’est que non seulement cette loi est insuffisante, mais elle est soutenue par une note technique de la DGEC qui prétend, faussement, que la stratégie suggérée est adéquate.

Il n’en est rien.

Voyons pourquoi.

Quand la DGEC vend du rêve…

 

La loi Climat et Résilience prévoit progressivement d’interdire la location des passoires énergétiques, et définit ce qu’est une « rénovation performante » à travers deux critères :

  • atteindre une performance minimale « classe C », au sens du nouveau DPE…
  • et le faire par le gain d’au moins 2 classes (par exemple, passer de E à C, c’est une « rénovation performante », mais pas passer de D à C).

D’après la note de la DGEC , si on rénove tous les F et G d’ici 2028, avec 80% de ces rénovations en classe C, l’économie est de 53,6 TWh (énergie finale) par rapport à 2018, et la réduction des émissions est de 22,7 MtCO2. D’après la note, toujours, c’est un résultat conforme aux exigences de la PPE.

C’est étrange, car… la PPE définit 74 TWh de réduction à 2028 sur le résidentiel. Il y a un écart de 28% entre la conclusion de la note technique et l’objectif affiché…

Plus curieux encore, pour parvenir à ce résultat, il faudrait rénover 750 000 logements par an en classe C dès 2021, ce que la DGEC considère implicitement comme une réalité, une prévision.

Mais qu’est-ce qui amène la DGEC à considérer que ces rénovations vont effectivement se faire, alors que personne n’y est obligé et que rien n’est prévu quant aux 27 Milliards d’€ nécessaires à ce chantier titanesque ?

Où la loi Climat et Résilience échoue à atteindre les objectifs

 

Lorsqu’on reprend la stratégie proposée par la DGEC et qu’on réalise une simulation sur des bases vraiment physiques et sans bidouillages, le résultat est bien moins séduisant que ce que prétend la DGEC.

Au bilan, le chemin proposé n’amène que 49 TWh/an d’économie, soit… -34% par rapport aux objectifs annoncés dans la PPE, cette « feuille de route de la Transition ».

Tout se passe un peu comme si, dans le même texte, on vous disait deux choses :

  • « nous allons construire un Grand Bateau pour transporter 2500 personnes » : on définit un objectif.
  • « et nous allons l’équiper de chaloupes capables de sauver 1200 personnes » : on définit les moyens estimés adaptés.

Ça vous rappelle quelque chose ?

Conclusion préliminaire, donc : la loi Climat et Résilience trace un chemin qui ne permet absolument pas d’atteindre les objectifs qu’elle prétend atteindre. Oups…

Un point obscur qui aggrave tout : l’énergie grise

 

Le scénario présenté par la DGEC ne maîtrise pas la consommation d’énergie liée à la construction et à la rénovation (énergie grise). Or, quand on fait attentivement ces simulations en intégrant l’énergie grise, on constate qu’au bilan de 2028, la réduction n’est plus que de 4,5 TWh, avec des émissions de GES… en augmentation !

Deux facteurs expliquent ce résultat :

  • d'un côté la DGEC prévoit 90 000 logements démolis par an (pour être reconstruits en neuf), soit un rythme 3 fois plus élevé qu'actuellement. Cela a évidemment un impact en ACV énorme puisqu'il faut reconstruire la structure entière des bâtiments démolis.
  • d'un autre côté, les matériaux de rénovation ont eux-même un impact, qui avec un rythme aussi élevé que 750 000 logt/an prend une ampleur très importante.

Avec les hypothèses retenues par la DGEC, démolition et rénovation pèsent pour moitié dans le bilan GES. À celles et ceux qui affirment que le bilan comparé d'une rénovation est négatif, on peut donc répondre que dans ces scénarios, sur la base des ACV, rénover 750 000 logements "coûte" autant que la reconstruction de 90 000 logements. D'où un enjeu particulier à la limiter les démolitions.

Au final, on constate que les pouvoirs publics semblent ignorer que la stratégie de rénovation proposée rate, et de beaucoup, les objectifs définis par la PPE pour 2028. Elle ignore de plus certains paramètres pouvant peser fort lourd, et reste assez opaque sur de nombreux critères d’évaluation.

Pour résumer, on peut dire que le bât blesse sur trois points : le manque d’ambition, le défaut de réalisme et le manque de moyens engagés.

Que faudrait-il pour atteindre les objectifs de la PPE ?

En utilisant le même outil de simulation, et dans une démarche similaire à celle du Club de Rome dans les années 70, on peut identifier les 5 leviers d’action essentiels à l’atteinte des objectifs :

  1. Redonner de l’ambition aux objectifs de performance : pour cela, il faut définir la « rénovation performante »  sur la classe B (et non la classe C), ou adopter la référence BBC Rénovation, ce qui serait encore mieux. Cela implique également d’abandonner les « petits travaux de rénovation », pour aller massivement vers les rénovations « complètes et performantes », afin de récupérer totalement le gisement d’économies.
  2. Engager un programme de rénovation réellement performant et efficace, selon l’une des deux approches suivantes :
  • soit rénover chaque année d’ici à 2028, 785 000 logements/an de classe F ou G, avec une répartition de 83% au niveau BBC rénovation et 8% en classe A, ce qui permet d’avoir rénové en 2028, 60% du parc F et G
  • Soit rénover chaque année d’ici à 2028, 870 000 logements/an de classe F ou G, dont 80% en classe B et 5% en classe A, ce qui permet d’avoir rénové en 2028 les deux tiers des 8 millions de « passoires » actuellement en F et G
  1. Rendre obligatoire la rénovation, car aucune incitation n’a jamais permis et ne permettra jamais d’atteindre un tel rythme. Cela suppose de mettre en place les conditions d’acceptabilité, en particulier de financement avec un reste à charge nul. S'inscrire dans une politique d'incitation, aussi dynamique soit‐elle, c’est choisir en toute conscience la voie d’un échec irrémédiable.
  2. Limiter les démolitions à 30 000 /an au lieu de 90 000/an, afin d’améliorer le bilan global, en particulier en énergie grise, car les logements démolis doivent être reconstruits.
  3. Infléchir rapidement les procédés constructifs et le mode d’élaboration des matériaux qui doivent massivement devenir biosourcés. L’étude montre que, toutes choses égales par ailleurs, l'utilisation de matériaux biosourcés et à faible contenu énergétique sur l'ensemble de la construction neuve et des rénovations conduirait à une économie d’énergie finale de 15 TWh/an et une économie d'émissions de GES de 10 MtCO2/an, ce qui est considérable.

Enfin, l’étude  considère l’intérêt qu’il y a à moduler le recours à l’usage de l’électricité, afin de trouver un compromis habile entre émissions de gaz à effet de serre et contrainte (trop ?) forte sur le niveau de production électrique en 2028. Cela implique d’étendre la réflexion au delà du périmètre « énergie finale »  pour remonter jusqu’à l’énergie primaire.

Pour télécharger  la note complète, remplissez le formulaire ci-contre